Thaïlande : Médias censurés et loi martiale, parfum de coup d'État


Pour la première fois en six mois d'émeutes, l'armée thaïlandaise a tenté de séparer les belligérants, écrit mercredi 21 mai le quotidien Nezavissimaïa gazeta. La loi martiale a été instaurée, que les experts qualifient de « demi-coup d'Etat ».
 
Les forces armées sont en mesure d'empêcher de nouveaux affrontements mais sont loin de pouvoir garantir une sortie de crise au niveau politique. Le chef de l'armée de terre thaïlandaise, Prayuth Chan-ocha, a instauré mardi la loi martiale. Il a appelé les manifestants qui ont paralysé le travail du parlement et empêché les élections du 2 février (les chemises jaunes), à cesser leurs manifestations. Cet appel concerne également les manifestants pro-gouvernementaux (ou chemises rouges).
 
Les militaires assurent qu'il ne s'agit pas d'un coup d'Etat mais l'histoire du pays en est remplie : après la fin de la monarchie absolue en 1932 ils en ont commis 11. A chaque fois un organisme spécial était créé pour remplacer le gouvernement et diriger le pays jusqu'aux prochaines élections.
 
On ignore encore quels pouvoirs l'armée a l'intention de s'attribuer cette fois, mais ils pourraient être très larges. Les militaires ont pris le contrôle des stations TV et radio pour empêcher la diffusion de sujets menaçant potentiellement la sécurité nationale. Dix chaînes satellites, aussi bien gouvernementales qu'anti-gouvernementales, ont cessé d'émettre. Il a été prescrit aux manifestants de rester dans leurs camps, répartis dans plusieurs quartiers de Bangkok. Selon la BBC, les soldats ont pris le contrôle des principaux bâtiments administratifs qui n'étaient pas occupés par les manifestants.
 
On ignore également si l'armée a l'intention de soutenir l'un des camps - les conservateurs aristocrates ou les populistes provinciaux, qui n'arrivent pas à trouver un terrain d'entente depuis huit ans.
 
Plus tôt, la Cour constitutionnelle avait relevé de ses fonctions la première ministre Yingluck Shinawatra, l'accusant de népotisme. Neuf membres de son gouvernement ont également été renvoyés. Cela n'a pas calmé les chemises jaunes car le nouveau premier ministre par intérim, Niwattumrong Boonsongpaisan, appartient au même parti: Pheu Thai. Il n'a pas cédé à la pression du groupe de 70 sénateurs et a déclaré lundi qu'il ne démissionnerait pas. La formation d'un gouvernement ne sera possible qu'après les élections car la chambre basse a été dissoute par Yingluck Shinawatra en décembre. Avant toute avancée, les manifestants antigouvernementaux exigent de procéder d'abord aux réformes politiques.
 
Récemment, le leader de l'opposition Suthep Thaugsuban a déclaré que si les manifestants n'atteignaient pas leurs objectifs d'ici le 27 mai, ils céderaient au gouvernement et rentreraient chez eux. Ainsi, l'assaut final serait prévu pour le week-end du 23-25 mai. Pourquoi l'armée a-t-elle instauré la loi martiale sachant que la fin des troubles approchait ? Le fait est que la situation s'est soudainement aggravée : des explosions incontrôlées ont commencé à se produire à Bangkok, y compris là où les manifestants ne sont pas présents. Les malfaiteurs visaient une banque qui coopérait avec le palais royal et un hôpital portant le nom de l'une des princesses.
 
Certains experts pensent que l'armée agit de manière préventive pour éviter de se lancer dans une chasse aux terroristes ou avoir à réprimer les émeutes.
 
Source Ria novosti
 
L'armée met en place la censure des médias
 
L'armée thaïlandaise a mis en place mardi soir une censure partielle des médias en Thaïlande après avoir décrété la loi martiale.
 
Le Commandement militaire « pour la paix et l'ordre public » a interdit aux chaînes de télévision, aux radios, à la presse écrite et aux éditions en ligne publiques et privées de publier des interviews ou opinions de personnes « susceptibles de provoquer la confusion au sein de la société ou d'attiser les tensions », selon un arrêté publié mardi à la télévision nationale.
 
« Les propriétaires des chaînes de télévision, les présentateurs de télévision et de radio, ainsi que les journalistes ne sont pas autorisés à diffuser ou à publier les avis des chercheurs, experts, anciens fonctionnaires, ex-membres d'organisations indépendantes qui pourraient provoquer l'escalade du conflit, déformer les faits ou engendrer la confusion au sein de la société ou être à l'origine de violences politiques »
, d'après le document. Le Commandement militaire pour la paix et l'ordre public a fermé 14 chaînes de télévision par satellite et toutes les radios pro et antigouvernementales émettant sans licence. Le commandant des Troupes terrestres thaïlandaise, le général Prayut Chan-O-Cha a décrété la loi martiale dans le pays après six mois de manifestations anti-gouvernementales ayant fait 28 morts.
 
Source Ria novosti
 
« Le coup d'Etat, c'est une tradition en Thaïlande »
 
Mouvement pacifiste ou nouveau coup d'Etat ? Les manifestants, qui ont pris ce mardi plusieurs ministères et demandent le départ du gouvernement, mettent la pression sur la famille Shinawatra. Décryptage avec Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Iris). 
 
Comment analysez-vous les derniers événements en Thaïlande ?
 
Thaksin Shinawatra, très critiqué par une partie de la population, s'est exilé. Il a été remplacé par sa s?ur, qui essaie de le faire revenir en Thaïlande. Mais c'est une marionnette et Thaksin tire les ficelles. Thaksin a un côté Silvio Berlusconi dans le sens du populo-nationaliste, anti-moderniste et magouilleur. Les forces vives du pays sont descendues dans la rue pour chasser le système Thaksin, son clientélisme. Toute la famille Shinawatra est visiblement corrompue.
 
Est-ce qu'on peut parler de deux populations thaïlandaises qui s'opposent ?
 
Oui, c'est un pays très divisé avec d'un côté les chemises jaunes, urbaines, qui ont un poids économique important. Et de l'autre les chemises rouges, des paysans, des petites gens, parfois sans travail et souvent payés par la famille Shinawatra pour venir manifester. Les forces vives du pays sont démocratiquement minoritaires, mais économiquement fortes. On assiste à l'opposition entre un conservatisme socialisant [les chemises rouge] et un modernisme libéral [les chemises jaune].
 
Est-ce qu'on est en train d'assister à un coup d'Etat ?
 
Le coup d'Etat, c'est une tradition en Thaïlande. En France, on voit ce pays comme beau et touristique. Mais depuis 1945, il y a déjà eu une vingtaine de coups d'Etat. Il y a parfois des morts, comme en 2010 (voir la chronologie), mais pas de massacre. Mais le vrai problème c'est que le roi, malade et très affaibli, n'a pas successeur dynastique. Or c'est lui qui est le garant de la stabilité du pays. S'il disparaissait, le problème de la succession du pouvoir serait double.
 
Qu'est ce qui peut se passer dans les prochains jours ?
 
Il est très difficile d'imaginer un gouvernement de coalition car il y a un vrai clivage entre chemises rouges et chemises jaunes. Pour le moment, l'armée n'a pas bougé et il n'y a ni arme, ni blessé.  La solution d'un gouvernement militaire est toujours possible. L'armée accepte tout à condition qu'il n'y ait pas de problème sur la pérennité du pays.
 
Chronologie
 
 • 19 septembre 2006: des généraux royalistes renversent Thaksin Shinawatra, Premier ministre depuis 2001, alors qu'il est à New York. Les militaires gèrent le pays.
 
 • Décembre 2007: le Parti du pouvoir du Peuple (PPP), proche de Thaksin, remporte les premières élections post-coup.
 
 • Mai 2008: le mouvement royaliste et anti-Thaksin des « chemises jaunes » organise de nouvelles manifestations, à l'image de celles ayant précédé le putsch.
 
 • Septembre 2008: l'Etat d'urgence est déclaré et le Premier ministre pro-Thaksin Samak Sundaravej est contraint à la démission par la Cour constitutionnelle.
 
 • Octobre 2008: deux personnes sont tuées et près de 500 blessées lors d'affrontements entre forces de l'ordre et manifestants. Un tribunal condamne Thaksin, toujours en exil, à deux ans de prison pour conflit d'intérêt.
 
 • Décembre 2008: la Cour constitutionnelle dissout le parti du Premier ministre Somchai Wongsawat, beau-frère de Thaksin. Le chef du Parti démocrate Abhisit Vejjajiva, soutenu par les « jaunes », devient Premier ministre à la tête d'une coalition.
 
 • 14 mars 2010: des dizaines de milliers de « rouges » s'installent à Bangkok.
 
 • 19 mai 2010: assaut final de l'armée contre le camp retranché des « rouges », en plein centre-ville. Plusieurs dizaines d'immeubles sont incendiés. La crise a fait plus de 90 morts et 1.900 blessés.
 
 • 3 juillet 2011: le parti pro-Thaksin Puea Thai, avec comme tête de liste la soeur du milliardaire Yingluck Shinawatra, remporte largement les élections. Yingluck est élue Première ministre par le Parlement.
 
 • 7 août 2013: début d'examen au Parlement d'un nouveau projet de loi d'amnistie qui selon ses détracteurs pourraient permettre le retour de Thaksin. Manifestation de quelque 2.000 partisans de l'opposition.
 
 • 31 octobre 2013: début de manifestations quasi quotidienne de l'opposition.
 
 • 24 novembre 2013: la pression contre le gouvernement prend de l'ampleur avec selon les autorités 150.000 à 180.000 manifestants à Bangkok. Quelque 50.000 « rouges » manifestent en parallèle.
 
Par Oihana Gabriel - Source 20minutes.fr



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