Tchernobyl : La catastrophe n’est pas derrière nous, elle vient à peine de commencer


Si la catastrophe de Tchernobyl est de nos jours connue de tous, au même titre que la révoltante propagande véhiculée par ordre du gouvernement français de l'époque déjà acoquiné avec l'industrie du nucléaire, et ce en totale collaboration avec les médias (comme quoi rien ne change), la plupart d'entre-nous pensent aujourd'hui à tort que les conséquences de ce drame est derrière nous.

La réalité est malheureusement toute autre, et au delà des premières conséquences mesurables quelques temps après la tragédie, il aura fallu plusieurs décennies pour qu’on puisse commencer à mesurer ses effets réels. C'est ce que nous révèle le témoignage de Youri Bandajevsky, le premier scientifique à s'inquiéter et s'impliquer dans l'étudier des effets de cette catastrophe aux terribles retombées.

Merci au passage à Crashdebug pour avoir relevé cette information ;-)

Le Veilleur

Youri Bandajevsky, scientifique en exil : « la catastrophe vient à peine de commencer »

1466941229_Youri_Bandajevsky.jpg

Youri Bandajevski a démontré l’impact dévastateur de Tchernobyl sur la santé des personnes, en particulier celle des enfants biélorusses. Aujourd’hui, il vit en exil alors que le gouvernement martèle « Tout va bien ! ».

Le scientifique en exil Youri Bandajevsky, 59 ans, fut le premier scientifique à implanter au Belarus un institut pour étudier les effets de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl sur la santé des populations, en particulier celle des enfants ; il est situé près de Gomel, à 200 km environ de la frontière ukrainienne. Il fut interpellé au Belarus en 1999 et condamné à huit ans de détention pour avoir prétendument obtenu des pots de vin de la part de familles désireuses de faire entrer leurs enfants à l’Institut médical d’Etat de Gomel. Il a toujours nié ces accusations (1).

L’Académie Nationale des Sciences ainsi que Amnesty International ont communiqué qu’on l’a arrêté pour sa remise en question de la politique sanitaire publique du Belarus relativement à la gestion des conséquences de la catastrophe nucléaire. Il a été libéré en 2005, a obtenu la citoyenneté française grâce au soutien d’organisations de droits de l’homme en Union Européenne, en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne. Il dirige aujourd’hui un centre médical de soins près de Kiev, qui se consacre aux examens et à la prise en charge sanitaire des victimes de Tchernobyl.

Bandajevsky n’est pas revenu au Belarus, de crainte que sa famille n’y soit victime de persécutions, voire arrêtée par les autorités. Voilà quelques-unes de ses observations (extraits choisis, pour la clarté du propos) :

KIEV, Ukraine – Quand on vous dit qu’on connaît aujourd’hui à peu près tout des effets de la catastrophe de Tchernobyl en Ukraine et au Belarus, permettez-moi de vous dire qu’on vous mène en bateau. Comment dire... c’est aujourd’hui seulement, soit 30 ans après le début de cette catastrophe, qu’on peut commencer à mesurer ses effets. Nous avons établi notamment que le Belarus a été touché bien plus qu’on ne l'a dit. Les retombées radioactives ont été bien plus importantes qu’on ne le prétend. La radioactivité déversée sur les populations a en vérité atteint un niveau de dose démentiel. Voilà ce que mon équipe de chercheurs et moi avions pu observer dès notre arrivée à Gomel en 1990, lorsque nous avons mis sur pied l’institut médical (qui est aujourd’hui devenu une université).

On a commencé par étudier les effets des fortes doses parce que Gomel était situé à l’épicentre du plus haut niveau de contamination. Par la suite, nous avons commencé à nous intéresser à l’accumulation des éléments radioactifs dans les organes internes au corps, relativement aux faibles doses, notamment chez les enfants. On a très vite vu qu’un ensemble complexe de pathologies avaient affecté le système endocrinien (c’est lui qui produit les hormones), le système cardiovasculaire ainsi que la totalité quasiment des organes internes. De telles recherches n’avaient jusqu’alors jamais été faites au Belarus, et personne à ce jour ne fait plus de recherches similaires.

1466941395_chernobyl-kids-1.jpg
Enfants victimes de l’accident nucléaire (Photo Kim Hjelmgaard – USA Today)
A mon arrivée en Ukraine en 2009, j’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé aucune source d’information sérieuse et objective sur l’état de santé des enfants ni des gens des régions de Ivankiv et de Polesskiy (deux régions en bordure de Tchernobyl). La question ne présentait aucun intérêt.

A ce jour, nous avons examiné environ quatre mille enfants de la seconde génération ; la plupart d’entre eux sont victimes de graves atteintes au système cardiovasculaire. C’est ce que j’avais déjà commencé à observer au moment où j’ai dû quitter le Belarus. Je suis particulièrement préoccupé par les irrégularités que j’ai pu noter chez les adolescents, surtout les garçons de la classe d’âge 12 -17 ans.

80% environ d’entre eux présentent un taux beaucoup trop élevé en homocystéine (un acide aminé) reconnu comme un marqueur de maladie cardiaque. Nous avons observé des modifications très préoccupantes des taux hormonaux chez 45% des enfants examinés. Certains scientifiques à l’Ouest ne sont pas d’accord avec nos conclusions puisque on ne dispose pas d’un marqueur spécifique pouvant apporter la preuve qu’il s’agirait d’un effet de Tchernobyl. En fait, ces scientifiques viennent sur place pour de courtes missions et ils n’ont accès à aucune source.

Plusieurs millions d’Ukrainiens résident dans des terres contaminées par la radioactivité, ce pourquoi il est nécessaire d’examiner un très large contingent d’individus. Mais il n’existe aucun programme de la sorte aujourd’hui. Or, il est nécessaire de vivre parmi les populations pour prendre pleinement conscience de ce qui est en train de se produire ici, parce que le problème est de fait très complexe. J’ai par exemple tenté de conduire des personnalités sensibilisées jusqu’au cimetière de Ivankiv afin qu’elles mesurent du regard le nombre impressionnant de tombes – beaucoup de personnes décédées à un très jeune âge. Il est évident que les statistiques officielles ne mesurent pas cette réalité.

1466941499_pripyat.jpg
Pripyat en 2016 (Photo Kim Hjelmgaard – USA Today)
Je ne dispose d’aucune information objective sur l’état de santé des enfants au Belarus aujourd’hui. L’information est verrouillée. Le gouvernement répète “tout va bien”, “tout va bien”. Mais je reçois, moi, des appels téléphoniques de résidents à Gomel, qui m’informent qu’un grand nombre des enfants qu’on suivait, quand j’ai dû quitter le Belarus, sont morts aujourd’hui. Des enfants qui avaient alors 6, 12 ou 14 ans.

J’ai un vif souvenir de mon intervention à la télévision du Belarus aux côtés du Président (Alexander Lukashenko). Je disais alors qu’on observait de très graves atteintes à la santé des enfants provoquées par la radioactivité, tandis que lui rétorquait “tout va bien”. Malheureusement je ne suis plus aujourd'hui en mesure de me pencher sur le problème parce que je ne peux pas me rendre sur place, ni travailler là-bas.

De mon point de vue, la catastrophe de Tchernobyl ne relève pas du passé, elle commence à peine.

Je redoute surtout que la population du Belarus et de l’Ukraine victime de Tchernobyl ne finisse par s’éteindre d’ici une à deux générations. Cette perspective me semble tragiquement probable. Or, je refuse que les paysans de ma terre ne meurent. Il est certain qu’on a besoin aujourd’hui du soutien de la communauté internationale pour faire bien comprendre cet enjeu, tout comme on a dû le faire au lendemain de la catastrophe de Tchernobyl.

Lire la suite de l'article

Par Kim Hjelmgaard (usa today) - Traduction par Evelyne Genoulaz (fukushima-blog)

Note

(1) NDT : un lien qui a l'intérêt de regrouper différentes sources et engagements à l'époque (suivant une présentation antechronologique)

Liens connexes


Vidéos :



Commentaires

Ajouter un commentaire


Autres articles dans la catégorie « Evènements sociaux Nucléaire »