Russie : Colonisation lunaire, hélium 3 et suprématie énergétique


Les chercheurs russes se sont déclarés prêts à coloniser la Lune dans un projet élaboré par l'Académie des sciences de Russie, l'agence spatiale Roskosmos et l'Université Lomonossov de Moscou [1]. Ce projet n'est pas nouveau et a déjà été évoqué à plusieurs reprises, comme en 2012 [2], puis un peu plus tard en 2013 [3], ou encore en début de cette année [4].
 
On pourrait voir dans cette annonce un message visant à démontrer une supériorité technologique russe, comme au temps de la guerre froide, qui d'ailleurs semble à nouveau pointer le bout de son nez, mais le contexte est ici un peu différent, tout comme les enjeux. Si à l'époque la chute de l'ex URSS a entrainé avec elle un déclin technologique temporaire, l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine a changé la donne, ce dernier ayant redéfini les priorités en termes de moyens et ressources [5] dans des domaines tels que l'armement [6] et l'aérospatiale [6][7], anciens fleurons de cet empire.
 
Un projet d'une certaine urgence
 
La Russie n'est pas la seule à lorgner sur notre satellite naturel, puisque la Chine, l'Inde, le Japon et les Etats-Unis montrent des signes d'intérêt non dissimulés depuis déjà plusieurs années. Il faut toutefois noter que les Etats-Unis semblent prendre une voie différente, puisque qu'il soit question de la colonisation ou d'exploration de la Lune [8], comme celle de Mars [9], ces projets sont chapeautés par des sociétés privées.
 
Quoiqu'il en soit, Moscou envisage dans son projet d'envoyer un premier engin robotisé sur la Lune en 2016, et une mission habitée pour 2028. Le dernier stade de ce programme s'effectuera en 2030, ou les nouveaux résidents lunaires utiliseront les ressources locales pour l'édification des infrastructures d'une base lunaire, suivie de la construction d'observatoires et autres laboratoires nécessaires aux recherches.
 
Selon des documents russes [10] relayés par l'Express.be, Dmitri Rogozine, le Vice Premier ministre de la Fédération de Russie, avait évoqué à nouveau le mois dernier de tels projets [11] dans un article en provenance du journal gouvernemental :
 
« Nous irons sur la Lune pour toujours », avait-il dit, expliquant qu'il « n'est guère rationnel de faire des dizaines ou des vingtaines de vols sur la Lune, puis de tout arrêter, et de décider de voler vers Mars ou sur des astéroïdes. Ce processus a un commencement mais pas de fin ».
Selon le quotidien Belge, le document « exprime une certaine urgence » à mener ces projets avant les autres nations, estimant que « les nations leaders dans le domaine spatial étendront  et établiront leurs droits sur des bastions lunaires commodes pour s'assurer de futures opportunités d'utilisation pratique ».
 
De plus, le journal souligne l'ironie d'un évènement récent concernant le dernier vol d'une fusée Soyouz intervenu le mois dernier à destination de la Station Spatiale Internationale, et qui embarquait deux cosmonautes Russes ainsi qu'un astronaute américain au plus fort de la crise ukrainienne, lors d'un bras de fer entre la Russie et les Etats-Unis.
 
Trésors de minerais et matières d'importance stratégique
 
Tout devient un peu plus clair et intéressant quand on aborde un sujet bien différent du défi technologique que semble refléter l'article :
 
« Selon la NASA, la Lune pourrait receler des « trésors » de minerais et de matières d'importance stratégique, mais aucune recherche n'a été entreprise pour les localiser avec précision. »
Voilà, le mot est lâché, on parle bien de « trésors » et « d'importance stratégique » à une période ou la richesse en terme énergétique d'une nation semble être un enjeu très convoité, comme cela semble être le cas dans... l'est de l'Ukraine. En effet, selon une récente étude de l'Administration américaine de l'information sur l'énergie (Energy Information Administration, EIA), le sous-sol ukrainien recèlerait environ 3600 milliards de m³ de gaz de schiste [12].
 
Dans le même temps, certains médias commencent à évoquer l'imminence prévisible d'une pénurie de pétrole [13] issu de plate formes de forage traditionnel. A cela vient également s'ajouter une explosion inévitable de la bulle de schiste américaine [14][15] que l'Amérique essaie de retarder par le biais du traité transatlantique [16] qui lui permettrait d'exporter sa technologie de « fracking ».
 
Pour faire court et simple, les principales ressources énergétiques fossiles mondiales (gaz, pétrole), et plus particulièrement américaines, s'épuisent inexorablement, au grand dam d'une économie reposant principalement sur un pétro-dollar faiblissant, et de plus en plus boudé par les puissances lassées des excès d'ingérence et de manipulation étasunienne [17]. Ce constat, auquel il faut ajouter la dépendance énergétique incontestée des pays européens envers la Russie, met en évidence la supériorité de ce dernier en matière de fourniture énergétique, supériorité qu'elle entend bien conserver, et visiblement diversifier par cette colonisation lunaire.

Cerise sur le gâteau, alors que les « sanctions » de Washington à l'encontre de la Russie - dans le cadre de la crise ukrainienne - commencent à sérieusement énerver Moscou, il est bon de rappeler que les Etats-Unis dépendent de la Russie dans le domaine aérospatial, puisque c'est cette dernière qui leur fournit les moteurs des lanceurs militaires et civils, ainsi que des matériaux incontournables, tels que le Titane.
 
Alors, quels sont ces minerais et matières si importantes ? Pour commencer, la surface de la Lune est couverte de régolite, un mélange de poussière fine poussière et de débris de roches résultant de la collision des météorites avec la surface lunaire, et les scientifiques évoquent une possibilité d'obtenir le fer, l'aluminium, et le silicium de cette régolite. Ensuite, la fabrication de titane, du chrome, et du manganèse est également possible, et le processus de fabrication permettra par ailleurs d'obtenir l'oxygène, l'hydrogène, et l'eau. En outre, le sol lunaire pourrait être utilisé pour la fabrication du verre, de la céramique, et d'autres matières. Mais ce n'est pas tout, et c'est la que ça devient intéressant.
 
Une abondance d'hélium 3 sur la Lune
 
Une attention particulière est accordée à l'hélium 3 (3He), un combustible thermonucléaire prometteur qui n'existe pas sur Terre, mais qui se trouve en abondance sur son satellite artificiel. La capacité énergétique de cette substance est énorme : Une tonne d'hélium 3 est un équivalent de 20 millions de tonnes de pétrole ! De plus, de très sérieux scientifiques estiment que des quantités très relatives d'hélium 3 seraient en mesure d'assurer les besoins énergétiques de la planète tout entière.
 
Un ancien article de très bonne facture du site gaite-lyrique.net [18] traite du sujet de l'hélium 3 sous divers aspects, malheureusement relégué à l'époque au rang des utopies, il nous permet aujourd'hui d'en savoir un peu plus sur cet élément source de convoitises. A ce propos, pourquoi est il si convoité, et pourquoi est il si rare ?
 
Comme pour tout élément rare sur Terre, la demande est énorme alors que l'offre est plus que limitée. Il y a quelques années encore, les scientifiques et les militaires pouvaient se procurer des quantités de ce gaz sans trop de problème. À l'époque de la Guerre Froide, en des temps où les États-Unis et l'URSS produisaient chaque jour des armes nucléaires à tour de bras, l'hélium 3 n'était considéré comme rien de plus qu'un résidu de la désintégration du tritium - un des éléments utilisés pour fabriquer la fameuse bombe hydrogène. Et autant le dire, les restes, ça n'intéressait pas grand monde.
 
Puis avec le temps, les travaux des uns s'additionnant aux découvertes des autres, les propriétés de l'hélium 3 ont commencé à apparaître à la vue et au su de tous. Comme il était hors de question de fabriquer des bombes alors que la guéguerre était finie, les scientifiques ont trouvé le moyen de désintégrer du tritium et donc obtenir de l'hélium 3 sans construire de machine susceptible de faire péter la Terre en deux temps, trois explosions.
 
Problème pourtant, les intéressés ont fini par se retrouver dans l'impossibilité d'obtenir tout le tritium nécessaire à la fabrication d'hélium 3, celui-ci étant également très rare à l'état naturel sur Terre. Selon le principe de rareté des ressources en économie, s'en est suivie une hausse des prix assez hallucinante en 2010, la valeur marchande de l'hélium 3 passant de 150 dollars le litre à des sommes flirtant aujourd'hui avec les 5000 dollars pour la même quantité [19].
 
Avant d'en arriver à cette incroyable possibilité de transformer la Lune en colonie minière, encore s'agit-il de comprendre pourquoi l'unique satellite de la planète bleue serait un champ « héliumifaire » incroyable, un nouvel « heldorado ». En fait, d'éminents astrophysiciens de l'Observatoire de Paris, de Genève ou du CNRS - et ils ne sont pas les seuls - estiment que l'hélium 3 est produit principalement par les étoiles, notre Soleil en tête. Le vent solaire agit alors comme le vecteur qui dissémine le précieux gaz aux quatre coins du système solaire.
 
Or, repoussé par le champ magnétique de la Terre, l'hélium 3 vient s'accumuler à la surface de Lune, l'absence d'atmosphère sur cette dernière de facilitant l'opération. Et voilà comment des réserves incommensurables - estimées à un million de tonnes peut-être plus, face aux pauvres 15 tonnes qu'il y aurait sur Terre - végètent, dans l'attente d'être pillées. Et quand un type comme Harrison Schmitt, douzième et dernier homme à avoir mis le pied sur la Lune lors du programme Apollo, unique scientifique terrestre à avoir marché sur le sol d'un autre astre, estime dans un ouvrage [20] que seulement 200 tonnes d'hélium 3 permettraient de satisfaire les besoins énergétiques des États-Unis et de l'Union Européenne pendant une année entière, on comprend tout à coup les velléités des uns et des autres à retourner faire un tour dans l'espace.
 
La production d'hélium 3 suscitera le développement de nombreuses industries, et bien qu'il faille encore du temps pour que ce projet soit mis en place, cela ne fait aucun doute que le pays qui dépassera les autres par son programme lunaire, va pouvoir devenir un leader dans l'économie mondiale. Et la Russie serait prête à profiter de cette occasion unique afin d'assoir sa supériorité dans un domaine ou sa domination n'est plus à démontrer.
 
Par Le veilleur - Article libre de reproduction à condition de laisser le lien pointant vers cette page.
 
Notes
 
[1] Espace : la Russie est prête à coloniser la Lune
 
[2] La Russie propose de construire une colonie sur la lune
 
[3] La Russie pourrait créer une base habitée sur la Lune
 
[4] La Russie va entamer la colonisation de la Lune
 
[5] Poutine veut investir 780 milliards $ pour réarmer la Russie
 
[6] Vladimir Poutine mise sur l'aérospatiale
 
[7] La Russie établit un système aérospatial indépendant
 
[6] Poutine veut réarmer la Russie
 
[8] Moon Express, une sonde pour explorer la Lune
 
[9] Projet Mars One : Un aller simple pour la mort sous forme de télé-réalité
 
[10] Russia Plans to Colonize Moon by 2030, Newspaper Reports
 
[11] Russia plans to colonise the MOON by 2030...
 
[12] Ukraine. Le gaz de schiste, une affaire de familles
 
[13] En cas de fin du pétrole
 
[14] Gaz de schiste : La fin
 
[15] Etats unis : Les premiers déclins du gaz de schiste...
 
[16] Le traité transatlantique TAFTA, ou les enjeux cachés de l'élection européenne
 
[17] Russie : Le parlement adopte un nouveau système national de paiement, MasterCard commence à trembler !
 
[18] La chasse à l'hélium 3, à la conquête des ressources énergétiques de l'espace
 
[19] The Helium-3 Shortage: Supply, Demand, and options for Congress (pdf)
 
[20] Return to the Moon: Exploration, Enterprise, and Energy in the Human Settlement of Space, d'Harrison H. Schmitt, ed : Springer, ISBN-13: 978-0387242859



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