Révolte globale : Quand sautera l’ultime verrou


Merci à François Cusset pour ce texte qui met en lumière l'ébullition sociale actuelle tout en pointant du doigt les parallèles de notre passé révolutionnaire tumultueux. Il souligne un autre point d'importance qui peut être perçu comme encourageant, car selon lui, les conditions d’une révolte globale sont sur le point d’être réunies.

Bien qu'un certain scepticisme puisse être observé au vu des nombreuses récupérations politiques habiles constatées lors des naissances contestataires passées, la situation pourrait bien être différente aujourd'hui. Car si les peuples à l'initiative des soulèvements que nous enseigne l'histoire ne jouissaient que de peu de moyens de communication ou d'outils de connaissance, la technologie moderne a changé la donne.

Évidemment, comme de par le passé, ces outils sont régulièrement détournés et employés à diffuser une propagande générale chargée d'entretenir l'ignorance, et ce dans le but de garder le troupeau sous contrôle. Ironie du sort, ce sont ces mêmes outils qui permettent aujourd'hui à une population lassée des chaînes qui s'accumulent et les entravent, d'apprendre comment, pourquoi et par qui sont fabriquées ces chaînes, et par voie de conséquence, de répandre la nouvelle.

Je ne vous le cacherai pas que Le veilleur est partagé à ce sujet, car idéaliste et enthousiaste à l'idée d'un « grand reset » comme l'évoque Philippe (un membre assidu et lucide du site), et pessimiste à la fois en constatant le cruel manque de solidarité dans les revendications, manque pathétique qui plombe d'emblée toute unité cohérente, ainsi que les chances de voir un changement de paradigme apparaître.

Cela dit, et en dehors de ces considérations qui sont miennes, il se pourrait que le peuple ait atteint le seuil de tolérance critique et que nous soyons à l'aube du « tipping point », ce fameux point de basculement sociologique au delà duquel le pire est envisageable. Dès lors, le verrou en charge de maintenir nos chaînes attachées pourrait sauter...

Le Veilleur

Quand sautera l’ultime verrou

Les fameuses « circonstances objectives » sont-elles réunies ? L’expression du vieux Lénine, qui s’y connaissait en grondements pré-révolutionnaires, comporte une part d’humeur et une part d’événement, un élément de surprise d’un côté et, de l’autre, la certitude chez un nombre suffisant de dominés qu’ils n’ont, cette fois, plus rien à perdre.

Pour que la logique de la révolte aille jusqu’au bout, au lieu d’être un prurit saisonnier ou la bonne conscience des indignés, il faut que les rages collectives contenues aient atteint une masse critique et qu’une étincelle, soudain, mette le feu aux poudres. Imprévisible par définition, celle-ci reste impensable, sous la chape de l’état d’urgence, l’amas des peurs coagulées et, malgré une violence policière qu’on n’avait plus vue depuis longtemps à pareille échelle, cette expertise répressive du « zéro mort » qu’exporte partout dans le monde le ministère de l’Intérieur.

Les silex de la lutte s’entrechoquent jour et nuit place de la République et ailleurs, mais pas encore d’étincelle en vue. Celle-là en revanche, la masse critique des ras-le-bol, est nettement plus manifeste qu’en d’autres temps, et plus déterminée que jamais, surtout, à perdurer. Rien à voir, de ce point de vue, avec les deux derniers grands épisodes d’insurrection française.

Quand, à l’automne 1995, salariés et précaires se soulèvent contre le plan de réforme des retraites du Premier ministre, un certain Alain Juppé, la classe dirigeante – experts médiatiques, décideurs libéraux, intellectuels de cour et politiciens conservateurs ou sociaux-démocrates – juge alors d’une seule voix qu’une telle protestation est non seulement passéiste mais, surtout, qu’elle ne prendra pas : il en résulta la plus longue grève générale du pays depuis trois décennies et le réveil des forces sociales après quinze ans d’anesthésie mitterrandienne.

1462024754_mai-68.jpgEt quand, en avril 1968, dans l’Hexagone moderne du plein-emploi et de la télé d’État, engourdi par le paternalisme gaullien et les ruses pompidoliennes, l’éditorialiste du Monde Pierre Viansson-Ponté estime que « la France s’ennuie », personne n’y trouve à redire, la grande effervescence du mois suivant étant alors moins imaginable que l’apocalypse nucléaire ou la colonisation de la Lune.

Or, en avril 2016, le moins qu’on puisse dire est que la France ne s’ennuie pas. D’un côté, ce sont l’état d’urgence constitutionnalisé, avec pouvoirs policiers extraordinaires et militarisation de nos villes, l’abandon définitif par un État néolibéralisé des banlieues exsangues et des millions de mal-logés, la criminalisation des mouvements sociaux spontanés et le suréquipement contre-insurrectionnel (la préfecture de police est même en train d’acheter des drones pour surveillance à très basse altitude).

Et, en face, de l’autre côté de ce fossé que ne cessent d’élargir les médias complices et les spécialistes de la « Grande Diversion », ce sont des feux et des contre-feux allumés partout dans l’espace social, et se multipliant ces derniers jours à un rythme qui ne trompe pas :

zadistes indéboulonnables de l’Isère à la Loire-Atlantique, collectifs ruraux en sécession du Limousin à la Haute-Provence, intermittents du spectacle occupant le théâtre de l’Odéon comme en un autre printemps, grèves sectorielles en rafales mais bien coordonnées, des cheminots aux hôpitaux et de la justice au monde paysan, militants syndicaux battant le pavé ou le lançant sur les CRS sans attendre les consignes de leurs directions dépassées (qu’on dirait, plus que jamais, payées par le patronat et le gouvernement pour endiguer la vague des mécontentements), activistes d’une extrême gauche qui ne croit plus au mensonge de l’élection, réfugiés et sans-papiers bravant l’inhospitalité officielle et le refus de régularisation, indigènes d’au-delà du boulevard périphérique résolus à imposer leur réalité postcoloniale à cette France blanche qui les veut invisibles, étudiants et lycéens qu’ont convaincus d’aller se battre les diplômes inutiles, le chantage au stage et le mensonge grotesque de l’épanouissement par la vie d’entreprise.

1462025831_Nuit-debout.jpg Et, à l’épicentre de ces départs de feu, à bonne distance aussi des syndicats et des partis, il y a cette Nuit debout, inédite et opiniâtre, dont on commence à comprendre, au 55 ou 60 mars de son calendrier (commencé le 31 mars), qu’elle n’est pas réductible aux antécédents d’Occupy Wall Street ou de la Puerta del Sol (tout en leur empruntant certains modes d’action), ni au doux utopisme d’un « autre monde possible » ou au moralisme bavard de l’indignation, ni à plus forte raison à la sociologie bobo que veulent lui coller les observateurs myopes.

La « convergence des luttes » dont ces combats divers font tous leur priorité ne se décrète pas, bien sûr, ni ne s’obtient par une stratégie institutionnelle précise, qui n’existe pas. À moins de confondre convergence tactique et unité forcée, car, ici, les écarts d’intérêts, d’agendas et d’objectifs sont moins une faiblesse qu’une possible puissance – au nom de ce « pouvoir humanisant de la division » dont parlait le philosophe Jacques Rancière quand il théorisait les vertus de la lutte des classes.

Cette convergence, en revanche, même ponctuelle et bricolée, suppose trois conditions, nécessaires avant d’être suffisantes.

  • Primo, la désignation d’un adversaire commun, autrement plus vaste qu’une seule loi El Khomri de destruction du code du travail, mais moins flou que l’hydre abstraite du Capital – car, des DRH aux élus zélés, ils ont des noms, des postes, des rôles précis.
  • Secondo, le refus du mirage électoral, refus qu’on sent cette fois largement partagé, le roi (des urnes) étant bel et bien nu après des décennies de promesses bafouées et de serments foulés aux pieds.
  • Tertio, et c’est là que le bât blesse : un accord a minima sur les moyens d’action, compte tenu de la réticence croissante aux logiques de la discussion, mais aussi du risque de scission interne porté par les virées nocturnes pour casser vitrines de banques ou agences de Pôle emploi. La marge d’action est étroite, mais le débat doit avoir lieu, après trente ans de tabou sur ces questions : sabotage ou résistance physique relèvent-ils de la « violence » ?

Et quels modes d’action effectifs opposer à la violence sourde du système, celle qui menace, épuise, assigne ou sacrifie des vies ? Ce dernier point est évidemment le plus difficile, l’ultime verrou qui n’a pas encore sauté. Quand il cédera, un mouvement uni déferlera en comparaison duquel Mai 68 et décembre 95 auront l’air d’innocentes parties de plaisir. C’est demain, après-demain – au pire la prochaine fois. Mais dès lors qu’ont été franchis tous les seuils du supportable, c’est pour bientôt. Sans aucun doute possible.

Par François Cusset [1] - Politis.fr

La présence de casseurs révèle-elle un « Maidan » à la française ?

1462024996_Maidan-Square-Feb-2014.jpgL’ultime verrou dont il est question plus haut et la mention de violences m'amène à un autre point, qui n'aurait pu être évoqué ici sans l'existence des outils de communications abordée en introduction.

Ce point se réfère aux différentes révoltes organisées dans de nombreux pays, et dans lesquelles on constate de manière récurrente la présence de groupes incontrôlés dont la présence est manifestement de provoquer une dégénération d'un mouvement qui se veut à la base pacifique.

En effet, nous devrions nous interroger sur les origines et les buts de ces extrémistes, casseurs, antifas, anarchistes, anti-mondialistes surgis de nul part, anormalement tolérés par le pouvoir en place, quand ils ne sont pas aidés par ce dernier. Ces groupes isolés et organisés servent-t-ils les intérêts d'un groupe politique d'extrême droite en manque d'intentions de vote (comme ce fût le cas en Grèce) ? Sont ils infiltrés sur ordre du gouvernement en vue de discréditer toute manifestation aux yeux de l'opinion publique ? Ces pratiques proviennent-t-elles d'un pays d'outre-atlantique, familier de ce genre de méthodes de déstabilisation ?

Les évènements du « Maidan » ukrainien est évocateur, mais l'on pourrait aussi bien citer les récents évènements survenus au Brésil, et ou toute ambiguïté ne peut sérieusement être envisagée. L'on pourrait citer aussi d'autres manipulations du même acabit en Argentine, tout comme au Venezuela ou en Équateur...

1462025591_nantes-riots-25.jpg On pourrait se demander quel intérêt auraient les États-Unis à provoquer une révolution en France au vu de l'allégeance indiscutable de ce pays à l'oncle sam, mais à bien y regarder, de nombreux ingrédients du cocktail semblent réunis. On pourrait entre autres parler des changements de direction observés sur les sanctions anti-russes et les négociations commerciales qui en résulteraient, ceux concernant l'adhésion de plus en plus controversée au traité transatlantique, l'implosion économique américaine dont l'imminence n'est plus mise en doute, et qui ne peut être repoussée qu'à la condition qu'une tension ferme soit exercée par Washington sur la laisse qui étrangle et soumet l'Europe.

Alors si vous ajoutez à cela la colère d'un peuple français qui menace de reprendre les rennes en main, et qui de plus communique sa colère à d'autres états membres tout aussi désabusés, les raisons d'une intervention étasunienne, à défaut d'êtres évidentes, deviennent plausibles et envisageables...

Toujours est il que tout groupe desservant les intérêts populaires dans le contexte de ces manifestations devrait être neutralisé dans l'intérêt général, et il est à ce titre dommageable que le manque d'unité et cohérence entre les divers groupes et syndicats ne permettent pas la mise en place d'une stratégie visant à isoler et neutraliser ces cellules cancéreuses.

Tout mouvement désordonné ne peut qu'entraîner un chaos difficilement maîtrisable ensuite, or ce dont nous avons besoin, ce que nous revendiquons, ne peut se concrétiser dans ces conditions, ou tout du moins, ne peut que difficilement aboutir au changement que nous espérons voir naître.

Notes

[1] François Cusset est écrivain et professeur à l’Université de Paris Ouest Nanterre. Il est aussi ancien responsable du Bureau du livre français à New York. Il a été chercheur associé au CNRS (Laboratoire « Communication et politique ») et professeur à l'Institut d'études politiques de Paris.




Commentaires 8

avatar de trautman
  • Par Trautman 1 0
  • Même au Canada ca commence a gronder. Les casseurs lors des manifestations se manifestent de plus en plus. Le verrou du monde entier est sur le point de craquer .

avatar de Le-veilleur
  • Le-veilleur a répondu (Admin) 0 0
  • Il est vrai qu'au Canada la situation semble encore pire qu'en France. Ils n'en sont pas à leur première tentative d’insurrection la bas !

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  • Par PH7 0 0
  • Réfléchissons un peu calmement.
    Quel est le but visé ? La prise de contrôle du monde.
    Quel est le meilleur moyen de le faire sans se mouiller ? Faire en sorte que les gens amorcent les révoltes, quitte à en payer quelques uns et envoyer les troupes terroristes.
    Comment prendre le contrôle ? Sous prétexte de défendre la démocratie (et les intérêts de quelques uns) on envoie les troupes armées contre les insurgés et les terroristes.
    Ça craque ! mais tout est fait pour faire craquer le Système qui n'est plus à la hauteur des ambitions du NOM.

avatar de PH7
  • Par PH7 1 0
  • Pour en finir avec le précédent commentaire, on peut se poser la question du manque de cohésion dans les revendications.
    En effet, une cohésion des revendications ferait l'effet d'une bombe atomique pour faire sauter une porte et l'effet dévastateur ferait qu'aucune instance à l'origine des troubles ne serait capable de parer le coup. Donc il est de leur intérêt de diviser les groupuscules revendicatoires pour amortir l'impact du chaos provoqué afin d'en contrôler la puissance et surtout les effets.
    Imagine que tous les gens se disent « c'est la faute aux banques et aux politiques », quel serait le résultat ? Puisque l'argent est devenu virtuel, la révolte s'en prendrait immédiatement aux réseaux informatiques les empêchant de faire fuiter les capitaux vers les paradis fiscaux. Imagine que les hackers introduisent discrètement des logiciels dans les serveurs des banques faisant en sorte que l'argent virtuel à destination des paradis fiscaux subisse une multiplication par 0 entre le point de sortie et le point d'entrée. L'argent cesserait tout simplement d'exister ce qui serait la pire catastrophe pour tout le système financier et ceux qui dirigent tout en préservant l'argent circulant intra-nation.
    Donc pour éviter ces cas de figure, il leur est nécessaire de diviser les aspirations des gens pour empêcher tous les verrous de sauter en même temps, en conserver le contrôle et ensuite se faire valoir comme les défenseurs de la démocratie. Tout est calculé, mêmes certains aléas.

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  • Le-veilleur a répondu (Admin) 0 0
  • La stratégie du « Diviser pour mieux régner » n'a jamais cessé d'être employée, ceux d'en haut le savent bien...

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  • Par PH7 0 0
  • Tu sais bien qu'eux même sont divisés ! Donc il existe une autre instance à qui doit profiter cette division. Logique ! A force de se mettre mutuellement des bâtons dans les roues, ils s'entravent mutuellement. Étudies un peu les dernières lois, tu verras que ce ne sont pratiquement que des chausses trappes pour le gouvernement suivant ! (Et un imbroglio pour les peuples !)
    Cela implique qu'il faille chercher encore plus haut (ou plus bas !) les vrais responsables.

avatar de Le-veilleur
  • Le-veilleur a répondu (Admin) 0 0
  • Je sais bien tout cela, et divisés ou pas, cela ne les empêche pas d'obéir aux dirigeants US, qui eux mêmes prêtent allégeance aux Rothschild et autres banquiers influents. Si tant est que cette « division » soit réelle, elle n'en reste pas moins que de la poudre aux yeux !

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  • Par PH7 1 0
  • Et si moi, je décide de ne pas obéir !

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