Nations Unies : La France s'oppose à une résolution d'interdiction des armes nucléaires


Si le titre reprend le sens de celui de l'article du HuffingtonPost, ce dernier met en exergue le fait que la France s'oppose à l'interdiction des armes nucléaires, lui donnant une image de vilain petit canard. J'ai tenu à fouiller plus en profondeur, et la conclusion est que la France n'est pas la seule, et que le sujet est bien plus complexe qu'il n'en a l'air.

Car la subtilité réside dans le fait que nous parlons ici d'interdiction des armes nucléaires, alors que le traité de non prolifération nucléaire n'a toujours pas abouti à de réels résultats positifs depuis de nombreuses années. Sans risques de trop se tromper, on peut avancer que dans la cas de la France, la diminution drastique des moyens en hommes et matériels, ainsi qu'en financements, allié à un parc vieillissant, pour ne pas dire vétuste, fait que l'arme nucléaire reste l'arme de dissuasion par excellence, et que nous en défaire nous soumettrais à des risques potentiels.

Mais il n'y a pas que la France qui marque son opposition, et quand les Nations Unies évoquent une conférence ayant pour objectif la « négociation d'un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète », la Fédération de Russie et les États-Unis s'y sont fermement opposés également. Quand on sait que les États-Unis ont étendus leur parc nucléaire dans différents pays ces dernières années, et ont de plus modernisé leur bombe nucléaire de modèle B-61 tout en ne respectant pas l'accord sur le plutonium militaire, peut-on en vouloir à la Russie de suspendre l'accord russo-américain ?


1477911686_CARTE-ARMES-ICAN.jpg Malgré le traité de non prolifération, il reste bien assez d'ogives opérationnelles pour vitrifier la plus grande partie du globe et renvoyer les quelques survivants à l'âge de pierre, et un traité d’interdiction des armes nucléaires n'éliminerait pas les armes nucléaires, pas plus qu'il n'éliminerait les nombreux risques liés aux essais nucléaires toujours en cours.

Pour qu'une telle initiative puisse espérer fonctionner, tous les pays dotés de l'arme nucléaire doivent opérer de concert à un désarmement complet, accompagné d'un arrêt total de tout essai nucléaire, et jusqu'à suppression complète de toutes les armes nucléaires, le tout accompagné de fortes sanctions pour les pays contrevenants. Mais que se passe il si deux pays entrent en conflit armé alors que l'un deux n'a pas totalement désarmé ? Quels organismes vérifieront le bon respect du traité quand on sait qu'une grande partie des organismes « neutres » sont en fait corrompus et à la botte du lobby des armes ? Comment vérifiera-t-on que des installations du nucléaire civil ne continuent pas à fabriquer du plutonium militaire pour le compte d'un pays ?

Beaucoup de questions auxquelles ne peut être apportée de garantie fiable. On pourrait à ce train là penser qu'il serait alors judicieux de doter tous les pays de l'arme nucléaire, mais sur le plan quantitatif, aucune égalité entre les pays ne pourrait jamais voir le jour, et le fait que certains pays comme l'Amérique ou la Russie disposent de techniques de défense élaborées pouvant intercepter et détruire en vol les menaces nucléaires d'autres pays accroît encore plus cette inégalité.

Paradoxalement, on peut aussi se dire que si certaines guerres ont été évitées ces dernières décennies, cela peut être dû à la présence de l'épouvantail nucléaire pour le moins dissuasif. Tout ceci pour dire que l'armement nucléaire a encore de beaux jours devant lui, et que cette menace n'est malheureusement pas prête de disparaître !

Le Veilleur

La France s'oppose à l'adoption par l'ONU d'une résolution d'interdiction des armes nucléaires

Désormais, les États non nucléaires, en très grande majorité, s'apprêtent à accroître leur pression sur les puissances nucléaires en se saisissant de l'agenda du désarmement.

Depuis des mois, la France ne cesse d'aller à l'encontre de la volonté exprimée par une majorité de pays d'établir une norme juridique contraignante de prohibition des armes nucléaires. Le 27 octobre dernier, à l'ONU, elle a confirmé cette position en votant contre le projet de résolution L.41 proposé par 34 États, intitulé « Faire avancer les négociations multilatérales sur le désarmement nucléaire ».

Elle a émis le même vote que les États-Unis, le Royaume-Uni mais aussi la Russie et Israël ; un non-sens total ! Les pays non nucléaires de l'OTAN ont voté dans le même sens, de peur de contrarier leur protecteur américain, seuls les Pays-Bas s'abstenant sous la pression de leur Parlement.

Les armes nucléaires sont les dernières armes de destruction massive à ne pas être soumises à une interdiction.

Opposés aux puissances nucléaires, 123 États (Autriche, Suède, Irlande, Mexique, Brésil, Afrique du Sud, Malaisie, Nouvelle Zélande...) ont voté cette résolution, qui va faire de 2017 l'année de la négociation d'un « instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète ».

Il faut rappeler que les armes nucléaires sont les dernières armes de destruction massive à ne pas être soumises à une interdiction (Convention sur l'interdiction des armes biologiques - 1972, Convention sur l'interdiction des armes chimiques - 1993).

Depuis 1970 (entrée en vigueur du Traité de Non-Prolifération- TNP) cinq pays bénéficient du droit de disposer de ces armes, mais à la condition d'en négocier « de bonne foi » l'élimination. Or, quarante-six ans plus tard, il existe toujours plus de 15 000 armes nucléaires et tout est bloqué dans les faits en matière de désarmement nucléaire multilatéral depuis 1996, date de la signature du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires.

Le vote négatif de la France – qui est intervenu dans un regrettable silence médiatique - contredit tous les beaux discours de ses représentants.

Le projet d'interdiction internationale de l'arme nucléaire dont il est question aujourd'hui est porté depuis de nombreuses années par un grand nombre d'ONG, comme la Croix Rouge ou la Campagne Internationale pour l'Abolition des Armes Nucléaires (ICAN). Il ne s'agit pas de la revendication d'un mouvement d'idéalistes, mais d'un objectif concret de politique internationale pour près des deux tiers des pays de la planète.

Le vote négatif de la France – qui est intervenu dans un regrettable silence médiatique - contredit tous les beaux discours de ses représentants sur le renforcement de la sécurité internationale et la lutte contre la prolifération nucléaire. Il heurte la conscience et le bon sens. Imagine-t-on aujourd'hui un pays qui s'opposerait à l'interdiction des armes de destruction massive chimiques ou biologiques ?

Pour s'opposer à l'adoption du principe d'interdiction totale et complète des armes nucléaires, la représentante permanente de la France à la Conférence du désarmement a affirmé [1] qu'il fragiliserait le TNP et serait de ce fait préjudiciable au maintien de la paix et de la sécurité internationales. Cela signifie-t-il que les armes nucléaires garantissent la paix et la sécurité internationale ? Ce n'est pas la conclusion la plus évidente que l'on peut tirer de la succession actuelle des crises et conflits.

Quant à notre représentant permanent adjoint, il est allé plus loin encore en affirmant qu'un traité d'interdiction allait « ouvrir une brèche en matière de non-prolifération » ; alors même qu'au contraire il a pour objet de rendre ces armes illégales... De tels discours pourraient eux-mêmes être considérés comme des incitations involontaires à la prolifération nucléaire !

Les États non nucléaires, en très grande majorité, s'apprêtent à accroître leur pression sur les puissances nucléaires en se saisissant de l'agenda du désarmement.

La perspective d'un traité d'interdiction des armes nucléaires est soutenue par un vaste mouvement d'opinion à l'échelle mondiale. C'est ainsi que les parlementaires européens viennent d'adopter le 25 octobre 2016, à une large majorité, une résolution appuyant le projet de l'ONU. Ils y soulignent, contrairement à la plupart des gouvernements de l'Union européenne,

qu'une telle démarche viendra étayer les objectifs et obligations consacrés par le TNP en matière de non-prolifération et de désarmement, et contribuera à créer des conditions favorables pour la sécurité internationale et un monde sans armes nucléaires

Ce mouvement global d'opinion s'explique notamment par une prise de conscience de plus en plus aigüe des conséquences humanitaires d'une explosion, délibérée ou accidentelle, d'un engin nucléaire.

Les votes récents de l'Assemblée générale des Nations Unies sont le signe d'un changement profond. Désormais, les États non nucléaires, en très grande majorité, s'apprêtent à accroître leur pression sur les puissances nucléaires en se saisissant de l'agenda du désarmement. Une nouvelle période de l'histoire du désarmement nucléaire s'ouvrira en 2017.

Avec l'organisation Initiatives pour le Désarmement Nucléaire (IDN) [2], nous souhaitons que la France y participe de manière constructive. Devant la gravité des enjeux, la poursuite de la politique de la chaise vide serait irresponsable et contradictoire avec les valeurs que la diplomatie de notre pays entend défendre et promouvoir.

Par Paul Quilès - Ancien Ministre de la défense et président de IDN, Initiatives pour le Désarmement Nucléaire

Cet article de Paul Quilès (son blog) ayant mis le focus sur les responsabilités de la France, je ne saurais que trop vous recommander la lecture de la publication des Nations Unies, bien plus complet, et relatant les points de vue et déclarations des différents pays impliqués :

« Première Commission : le vote sur 20 projets de résolution illustre les divergences de vues sur le désarmement nucléaire »

Notes

[1] Déclaration faite au nom du P3 (États-Unis, Royaume-Uni, France)

[2] IDN




Commentaires

Ajouter un commentaire


Autres articles dans la catégorie « Evènements sociaux Nucléaire »