Japon : le peuple conteste le redémarrage des centrales nucléaires


Près de seize mois après le désastre atomique de Fukushima consécutif au séisme et au tsunami du 11 mars 2011 dans le Tohoku (nord-est de l'Archipel), deux tranches vont redémarrer à Ohi dans l'ouest du japon. Le réacteur 3 de la centrale d'Ohi devrait dès ce dimanche être relancé, puis ce sera au tour du numéro 4 les jours suivants. Mais il faudra attendre la seconde quinzaine de juillet pour que les deux réacteurs gérés par l'opérateur Kansai Electric Power produisent effectivement de l'électricité. Il s'agit du premier réel redémarrage depuis la catastrophe de l'année dernière. Et de la fin d'un Japon sans énergie nucléaire: depuis le 5 mai, l'Archipel avait coupé l'atome à la suite de risques potentiels et d'opérations de maintenance. Dans un pays où le consensus est de mise, la décision en juin du Premier ministre Yoshihiko Noda de relancer deux réacteurs a semé la zizanie au sein de la population et des élus nippons divisés comme jamais sur le recours au nucléaire. Plusieurs dizaines de milliers de Japonais ont manifesté vendredi à Tokyo contre le projet du gouvernement.

Pourquoi le gouvernement redémarre-t-il deux réacteurs ?

Depuis un an, le Japon a importé en masse du gaz naturel et du pétrole pour ses centrales thermiques qui ont pris le relais des sites nucléaires. Résultat, le déficit commercial a atteint 42 milliards d'euros en mars et les prix de l'énergie sont à la hausse. Les neuf compagnies privées d'électricité communiquent depuis un an sur leurs pertes abyssales. Tokyo ne veut pas plomber davantage une balance commerciale qui a déjà plongé depuis mars 2011.

D'une manière plus conjoncturelle, les autorités redoutent des pénuries d'électricité cet été qui traditionnellement correspond au Japon à un pic de consommation en pleine saison chaude et humide. «L'énergie nucléaire est une source d'électricité cruciale», a martelé Noda. De son côté, Shosuke Mori, président de la Fédération économique du Kansai, où sont installés les réacteurs d'Ohi, a plaidé sans relâche pour la relance, arguant que le Kansai risquait des pénuries de l'ordre de 15,7% sans redémarrage. Enfin, et l'explication est peut-être plus psychologique, les autorités ne souhaitaient pas laisser croire que le Japon pouvait se passer à court terme de l'atome.

Quels sont les motifs de division et de mécontentements ?

Depuis la catastrophe de Fukushima, la société japonaise est traversée de doutes et de contestations qui visent une classe politico-économique discréditée par ses erreurs et ses mensonges. Le mythe de la sécurité nucléaire sur lequel l'Archipel avait fondé une partie de sa réussite industrielle a volé en éclat. Bien que peu relayé par les grands médias, le mouvement antinucléaire nippon (Sayonara genpatsu, «au revoir le nucléaire») a repris de la vigueur. «Que cesse un pouvoir qui privilégie l'économie devant la sécurité de ses citoyens», s'est écrié le journaliste dénonciateur de scandales Satoshi Kamata, un des meneurs Sayonara genpatsu soutenu par le prix Nobel de littérature Kenzaburo Oe et forts de 7,5 millions de pétitionnaires.

La décision jugée hâtive du Premier ministre a choqué nombre de Japonais qui ne veulent plus transiger sur la sécurité. Le 8 juin, Noda affirmait qu'à Ohi, en cas de séisme et de Tsunami, un accident du type de Fukushima était inenvisageable. Le Premier ministre appuyait son argumentation sur les études de l'Agence de la sécurité nucléaire (Nisa) qui a jugé sûres les unités 3 et 4 d'Ohi. Problème, cette instance de régulation est encore sous la tutelle du Meti, le très puissant ministère de l'Industrie, ouvertement pro-nucléaire. Et ce malgré les demandes répétées de l'AIEA pour séparer la Nisa du Meti. Le projet est toujours à l'étude chez les parlementaires.

Autre raté: les retards dans l'établissement des nouvelles mesures de sécurité. A Ohi, une centrale enclavée et mal desservie dans la baie de Wakasa, les plans de la compagnie Kansai Electric prévoient divers renforcements de la sécurité du site, mais le tout ne sera pas terminé avant au moins 2015. «Que se passera-t-il si un désastre intervient avant ?», interrogeait récemment Masayoshi Son, le PDG de Softbank, profondément antinucléaire.

Deux éminents sismologues ont ajouté leurs expertises aux inquiétudes des anti-nucléaires. Selon Katsuhiko Ishibashi, de l'université de Kobe, le modèle sismique utilisé par l'autorité de régulation japonaise n'a pas pris en compte correctement les lignes de faille actives près de la centrale d'Ohi. «Les tests de résistance et les nouvelles règles de sécurité pour le redémarrage des centrales laissent ouverte la possibilité d'accidents. (...) Au lieu de renforcer les normes, ils représentent un sérieux recul en termes de normes de sécurité

Quelle est la situation des centrales nippones ?

Avant la catastrophe du 11 mars 2011, le Japon disposait de 54 réacteurs couvrant près de 30% de ses besoins en électricité (contre 78% en France). Les autorités ambitionnaient même d'augmenter la part du nucléaire à plus de 50% d'ici à 2030. Mais Fukushima a totalement rebattu les cartes. Le Premier ministre Noda promet d'ici au mois d'août un nouveau plan énergétique à l'horizon 2030 pour une «réduction autant que possible de la dépendance à l'énergie nucléaire».

Il devra tenir compte de l'étude publié hier par un groupe de parlementaires nippons qui ont évalué la dangerosité des 50 réacteurs de l'archipel. Ils viennent de conclure que 24 doivent être démantelés au plus vite car situés sur des failles ou présentant d'autres risques importants. Selon le groupe «Genpatsu zero» («zéro centrale nucléaire»), qui rassemble des députés et sénateurs de tous bords, près de la moitié des réacteurs de l'archipel sont vulnérables au point de nécessiter un arrêt définitif et une démolition. Les unités les plus à risques sont les tranches 1 et 2 de la centrale d'Ohi, situées juste à côté des deux réacteurs 3 et 4. Parmi les 24 en question figurent également, les unités 5 et 6 encore considérées comme potentiellement exploitables à la centrale accidentée de Fukushima Daiichi, ainsi que les quatre du site voisin de Fukushima Daini, deux complexes atomiques à la merci de répliques.



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