Intelligence artificielle : Vers un système judiciaire cybernétique ?


Bien que le concept d'intelligence artificielle ait souvent été évoqué et mis en scène dans des contextes de films ou romans d'anticipation, il faut reconnaitre que de nos jours, la réalité est sur le point de dépasser la fiction.

La première et incontournable exigence technique pour prétendre développer une intelligence artificielle est la puissance de calcul, et sur ce point nous disposons déjà de super-calculateurs, mais il faut bien plus pour qu'un ordinateur soit capable d'apprendre par lui-même et prendre des décisions, comme le ferait un humain.

Ce « plus », vous en avez sûrement déjà entendu parler, c'est le fameux « ordinateur quantique ». Or, on nous annonçait en septembre de cette année que Google aurait fait des progrès significatifs dans le développement d'un calculateur quantique, puis que deux équipes de chercheurs - américains et japonais - présentaient ce mois-ci une nouvelle solution aboutie.

Pour la petite explication, à la différence d'un ordinateur classique basé sur des transistors qui travaille sur des données binaires (codées sur des bits, valant 0 ou 1), le calculateur quantique travaille sur des qubits dont l'état quantique peut posséder plusieurs valeurs (wikipédia).

On apprend également que la Chine a lancé le premier satellite quantique, et que des robots disputeront leurs premiers Jeux Olympiques à Tokyo en 2020, mais ce n'est pas tout, et c'est l'a propos de cette publication : Des chercheurs ont conçu une intelligence artificielle capable de prédire des jugements de justice. Pire encore, puisque des experts nous annoncent que demain, nous n'aurons même pas le choix de refuser l'usage de l'intelligence artificielle !

Imaginez un mix de Judge Dredd, I robot et Robocop... Avouez que ça fait peur !

Le Veilleur

Un algorithme pour prédire les décisions de justice

Des chercheurs ont conçu une intelligence artificielle capable de prédire le jugement rendu par la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) à partir de l'étude de la jurisprudence. Un prototype qui interpelle par la portée de ses applications concrètes.

ROBOCOP. Les plus sombres des fictions dystopiques nous promettaient un avenir peuplé de robots policiers. Nous n'en sommes pas si loin : les intelligences artificielles ont beaucoup à apprendre aux professions judiciaires. Une équipe d'informaticiens et légistes britanniques et américains a ainsi conçu un algorithme auto-apprenant capable de deviner l'issue des jugements rendus à la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), et ce avec un taux de réussite de 79%. Les bases théoriques de leur travail ont fait l'objet d'une publication dans la revue scientifique PeerJ.

584 affaires judiciaires

1477421540_nuage-mots.jpg Comment apprend-on à une IA à revêtir la toge ? Pour ce faire, les scientifiques ont alimenté leur algorithme auto-apprenant par les jurisprudences (exclusivement en langue anglaise) publiées par la Cour, concernant 584 affaires judiciaires, concernant les articles 3, 6 et 8 de la convention *. Afin d'éviter tout biais d'apprentissage, ces affaires se répartissent en autant de cas ayant abouti à un jugement favorable que défavorable. Des modèles d'analyse sémantique (N-grammes) alliés au machine learning se chargent du reste.

Il s'agit de repérer rapidement les tendances textuelles qui mènent à des issues prévisibles, et qui sont le plus susceptibles de constituer des violations à la Convention européenne des droits de l'homme

, explique Nikolaos Aletras, auteur principal.

Image ci-dessus : Nuage des mots les plus susceptibles de prédire une violation de l'article 3 (Torture et traitements inhumains et dégradants). Nous avons choisi de ne pas traduire le contenu, car une analyse similaire sur une jurisprudence exclusivement écrite en Français pourrait produire des résultats s'en écartant, les concepts juridiques ne se recoupant pas systématiquement d'une langue à l'autre.

« L'IA ne va pas remplacer les juges ou les avocats » ... pour l'instant

De quoi inquiéter les professions judiciaires ?

Nous ne pensons pas que l'IA remplace un jour les juges ou les avocats

, tempère Nikolaos Aletras. Ces derniers garderont en effet leur expertise, c'est à dire une connaissance précise du formalisme de la loi. Mais les jugements ne se basent pas seulement sur la loi « pure », mais aussi sur tout un contexte.

Nos résultats semblent confirmer que les jugements rendus par la CEDH se basent principalement sur des arguments non-juridiques

, écrivent les auteurs. Une brèche dans laquelle les machines peuvent s'engouffrer : les auteurs ambitionnent désormais de faire fonctionner leur algorithme non seulement sur la jurisprudence, mais également directement sur les ordonnances déposées à la cour, avant même que les greffiers ne fassent leur office en séance.

Mais nous n'avons pour l'instant pas accès à ces données, indique Vasileios Lampos, co-auteur. Des travaux précédents avaient déjà montré que la nature de la violation, ou même les positions de principe des juges suffisaient à prévoir l'issue des jugements. Qu'il en soit de même pour l'analyse textuelle du texte préparé par la cour est une étape supplémentaire, poursuit-il. Mais avant que cela ne devienne une réalité, il va nous falloir confronter l'algorithme à un grand nombre d'affaires judiciaires.

Cet algorithme doit encore faire ses preuves avant de pouvoir s'inviter dans le système judiciaire, mais la justice britannique s'intéresse déjà de près à ce type d'application : elle a annoncé pour 2017 la création d'un outil en ligne (assez semblable aux sites type eBay) permettant aux internautes de régler leurs différends (uniquement ceux relevant de la justice civile et sur des litiges inférieurs à 25 000 livres) directement sur Internet.

Un intérêt pas seulement technophile, puisqu'il s'agit d'économiser en frais de fonctionnement. On notera aussi que Nikolaos Aletras, auteur principal, cumule deux casquettes : chercheur en informatique à l'université de Sheffield, mais également ingénieur pour Amazon. Il travaille notamment sur le service de reconnaissance vocale et sémantique Alexa utilisée pour les boîtiers Amazon Echo. De quoi laisser craindre qu'un jour, des boîtiers Amazon fassent irruption à la Cour pour remplacer les greffiers ?

Par Sarah Sermondadaz




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