Humeur sombre...


Je tiens à remercier Philippe Huget pour son travail et à le féliciter pour son réel talent d'écriture dans cette fiction qu'il m'a faite parvenir. Certains d'entre vous, sans nul doute se reconnaîtront ou y verront les souvenirs d'un passé semblable, et peut être pas si lointain... A ceux et celles qui traversent ces dures épreuves, vous pourrez à la lecture de ces lignes, et entrevoir l'espoir d'un dénouement heureux à une situation de crise. Le veilleur
 
Lever au petit matin, enfin quand je dis au petit matin, il est quatre heures, j'ai juste le temps de prendre un petit déjeuner avant de m'habiller et sauter dans la voiture pour me rendre à mon travail. J'ai mal digéré le cassoulet de la veille, je suis d'une humeur maussade qui ne s'arrange pas en regardant le temps qu'il fait dehors.
 
Bordel, ça bouchonne déjà et je suis à la bourre... J'arrive à l'usine, et Merde, le parking est déjà plein, il faut que j'aille me garer à l'autre bout soit à dix minutes de marche de mon poste d'entrée... Où ai-je fourré mon badge ? Ah le voilà, je pointe avec 20 minutes de retard et pas moyen d'entrer discrètement, un capo (pardon monsieur le contremaître !) me fait remarquer que je suis en retard, une fois de plus ! Il sera retenu une heure sur mon salaire déjà bien maigre.
 
Passage aux vestiaires où je me change avant de pointer de nouveau pour me rendre sur la ligne de production. Eh oui, je travaille à la chaîne dans une usine où seule une lumière naturelle blafarde passant par une verrière minuscule doit être compensée par les néons du matin au soir. Nouvelle engueulade du chef de ligne.Le travail mécanique commence, toujours les mêmes gestes, toujours le même produit, putain j'en ai marre, vivement la pause...
 
Un contremaître passe :
 
« Ya l'chef de prod qui veut te voir dans son bureau, t'ira à l'heure d'la pause ». 
Encore des emmerdes en perspective, ça n'arrange pas mon ulcère. Cette distraction m'a fait perdre un temps précieux, j'ai la tête ailleurs, puis c'est la tuile, la chaîne s'arrête pour laisser le temps aux videurs d'enlever l'amoncellement de produits causé par ces quelques secondes de distraction. On cherche le coupable des yeux, je suis désigné ! Par ma faute il y aura des heures sup à faire et pas payées en plus pour rattraper le retard de production.
 
La pause sonne, dix minutes légales réduites à une minute réelle à cause de la distance à parcourir pour pointer et aller en salle de pause déguster un mauvais café à la machine mais aussi repointer et retourner à son poste de travail. Pour moi, la pause c'est foutu, direction le bureau du chef de production qui prend un malin plaisir à me faire poireauter. J'entre, on ne me propose même pas un siège, le chef de prod consulte mon dossier en silence. Ça sent pas bon...
 
10 heure du mat ! Je viens de rendre mon badge et ma tenue de travail. Viré ! C'est la cata ! Ya pu's d'boulot dans c'coin ! Il pleut, j'ai le moral dans les chaussettes ! Que vais-je dire à ma femme ?
 
Retour à la maison ! « Tient t'est déjà rentré ? » ... J'annonce la mauvaise nouvelle ! Crise d'hystérie dans la maison ! Je reçois en pleine gueule, tout ce que ma femme a sur le coeur et plus encore, des contre-vérités juste pour faire mal, des reproches injustifiés... C'est vrai qu'il y a le crédit, c'est vrai qu'il faut faire encore et toujours des courses,
 
« et mon rendez-vous chez le coiffeur, je vais pas aller chez Sylvie avec cette robe, elle m'a déjà vu dedans ! - Ah son mari lui au moins a une bonne situation ! - Et t'as pensé aux enfants, non bien sûr, il faut les habiller et puis je les ai inscrits à la colo... » 
Elle part en claquant la porte me laissant seul avec mes idées noires, mes angoisses du lendemain que je tente de noyer dans l'alcool tandis qu'elle va pleurer chez sa meilleure amie.
 
Vraiment une putain de saloperie de journée...
 
Ma femme n'est pas rentrée de la nuit, elle est partie chez sa mère avec les gosses, de mon côté j'ai fini de cuver les mauvais alcools et mon problème est toujours là. Je m'installe devant l'ordinateur, inscription à Pôle-emploi, moteurs de recherches pour un nouveau job, rédaction d'un nouveau CV, tout pour prouver que je suis capable de reprendre un job. Rien dans mes qualifications, trop ou pas assez diplômé, trop jeune ou trop vieux, il y a bien un poste mais c'est à deux cent bornes, trop loin... Voyons les emplois sans qualif ? Ben non, là encore rien ! C'est à désespérer.
 
J'ai pris l'habitude, ma femme me fait la gueule, entre deux encouragements sonnant faux et deux crises quotidiennes. Ça fait bien un mois qu'elle ne veut plus faire l'amour et que je reste sur mes frustrations...
 
Il faut que je trouve une solution !...
 
L'habitude d'être à la maison me pèse mais on s'y fait. Une fois de plus ma femme est partie chez sa mère, quelque part cela me soulage de ne plus avoir cette pression...
 
Je regarde autour de moi, cette maison que j'ai fait bâtir pour ma famille, les espérances évanouies et ce terrain trop grand. Quelle importance maintenant, j'ai eu un courrier de la banque m'informant que mon découvert autorisé m'est enlevé ainsi que mes moyens de paiement tant que le crédit ne sera pas payé et que mon compte ne présentera pas de nouveau un solde positif.
 
Bon sang, réagis-je ! J'ai une maison, un terrain, des outils en pagaille pour tout et pour rien et surtout j'ai quand même des connaissances techniques ! Je rentre pour me coller devant internet et cette fois pas pour me connecter sur un site porno ou une énième recherche d'emploi toujours aussi stérile ! Non, cette fois je recherche des infos pour créer mon propre job ! L'espoir revient, mais pas pour longtemps, j'ai lu les expériences de quelques malheureux, les statuts semblent flous, et puis il y a ces études de marché, la concurrence et tout me dit qu'il me faut de l'argent pour démarrer ! J'en ai pas, je n'ai même plus de carte bancaire. J'abandonne l'idée pour le moment.
 
En désespoir de cause, j'organise une partie de mon jardin pour y faire pousser quelques légumes avant que la banque n'ordonne la saisie de ma maison. Au moins j'aurai à manger. Quelques visites chez le vieux paysan du coin pour avoir quelques conseils, puis aux voisins qui ont leur potager. Puis avec quelques matériaux restant de la construction de la maison, je réalise une petite serre. Sur les conseils d'un site internet, j'installe des bidons pour récupérer l'eau de pluie et un composteur. Putain, cette si belle pelouse réduite à rien et les massifs de fleurs saccagés pour les remplacer par un carré de salades. Décidément mon jardin ne ressemble plus à rien qu'un immense champs séparés en secteurs.
 
Histoire de ne pas manquer d'argent pour le pain, j'ai proposé mes services au voisinage, c'est pas le Pérou mais ça complète bien les allocs en attendant de retrouver un vrai travail et surtout ça m'a permis de payer les traites de la maison. Je commence à revivre pas trop mal, je me lève à 8h00 le matin, j'ai pris l'habitude de déjeuner tranquillement avant de rejoindre mes petits chantiers, j'arrête quand je veux ou je termine tard selon mon souhait et les impératifs. Le jardin commence à donner, j'ai même fait un poulailler de trois poules pour les oeufs proche d'un clapier où j'élève quelques lapins donnés par le père Anselme.
 
Ma femme s'est un peu calmée et a pris l'habitude de me voir plus reposé et souriant mais souvent à la maison. Elle s'est habitué à changer ses habitudes de vies et manière de faire les courses tant qu'elle peut faire ce qu'il faut pour élever les enfants, non sans quelques soupirs en imaginant une vie plus luxueuse.
 
Quelques anciens collègues m'ont rendu visite, à l'usine ça va mal, quelques vagues de licenciements, la production a été délocalisée en partie, une grève se prépare. Poliment, je fais mine de m'intéresser par solidarité, mais l'usine n'est plus mon problème.
 
Convocation à pôle-emploi pour le rendez-vous mensuel où l'on m'informe que je ne serai plus indemnisé au titre de demandeur d'emploi, ayant épuisé mes droits. Nouvelle fâcheuse qu'il va me falloir avouer à ma femme.
 
Retour à la maison, petite crise de panique car les allocs étaient tout. En plus je devais changer l'ordinateur car il n'est plus assez rapide. Point vite fait sur la situation qui ne semble guère brillante. Pourtant j'ai pris goût à cette liberté nouvelle et ce petit train de vie. Je repars donc sur mon idée de me mettre à mon compte ! Auto-entrepreneur, micro-entreprise, artisan, entreprise libérale, EURL, SARL, SCI,... le choix est vaste et coûte de l'argent. Pas question de reprendre un crédit, je ne peux pas. Je fais aussi le tour des logiciels de gestion ! Ils coûtent un bras et demandent la dernière version de Windows, je ne peux pas. Tout à coup, écran bleu, système planté, j'essaye de redémarrer rien à faire j'ai pris un virus. Et bien sûr je n'ai pas conservé ces saloperies de disques d'installation ! Pas question de mettre une nouvelle version, le PC est trop vieux maintenant..
 
A force de naviguer sur le net, j'ai entendu parler de Linux. Faute de mieux, je demande à un copain de me télécharger cet OS, au moins je pourrai réutiliser mon vieux PC. J'installe donc une version allégée, qui, Ô miracle m'a permis de créer une nouvelle partition et j'ai pu récupérer mes documents. Le système marche bien, c'est déjà ça bien que ce ne soit pas évident de changer ses habitudes. Second miracle, en navigant de nouveau sur la toile, je tombe sur quelques logiciels de gestion qui plus est gratuit et dont les performances me paraissent au moins égales aux meilleurs logiciels professionnels. Quelques essais plus tard, j'opte pour un logiciel qui me parle.
 
Mais je n'ai toujours pas résolu ma reconversion et maintenant que j'ai pris le temps de vivre hors de question de retourner à l'usine reprendre ma vie d'avant et recommencer. Je me suis fait une bonne réputation en tant que bricoleur, j'ai des chantiers plus qu'il ne m'en faut et que je peux traiter. Mon potager fourni plus que ce que je peux consommer, mes outils sont neufs, achetés avec ce que m'ont rapportés mes travaux extérieurs. C'est décidé, je me lance dans l'aventure.
 
Enthousiasme fortement douché par ma femme qui fini pourtant par s'incliner devant la nécessité, tant que ça ne touche pas à l'argent du ménage ! Après étude de marché, calculs, rentabilité et moult démonstrations, rapidement, elle se prend au jeu et c'est moi qui doit doucher ses rêves car elle se voit déjà arrivée avant même d'avoir commencé.
 
Commencent alors les démarches pour m'établir, formation obligatoire de gestion (que je fais financer par Pôle-emploi), choix du statut, inscription auprès des organismes, bref tout roule. Et malgré les annonces successives de taxations diverses et variées toujours en augmentation, je refais mes calculs et patatras, je m'aperçois que je vais travailler à 89 % pour l'état ; Le rendement me semble bien maigre, se démener pour 11 % du CA et payer des organismes qui ont moins besoin d'argent que moi me révolte. Qu'à cela ne tienne je me lance quand même, mais cette fois, c'est moi qui défini les règles de leur jeu. Je ne déclare juste que ce dont j'ai besoin pour vivre, et encore un peu moins histoire de ne pas donner envie. Tout le reste sert à mener une vie un peu plus confortable et je n'hésite pas à prendre un crédit (remboursé officiellement bien sûr) pour les achats un peu gros, sachant que l'argent de côté servira à compenser la perte générée par le coût du crédit.
 
Première année, je déclare officiellement 25 % de mon CA réel, seconde année c'est 30 % de mon CA réel, troisième année c'est 45 % de mon CA réel, cap fatidique de la 4ème année passé avec succès car j'ai eu le rappel des années précédentes sur les charges. Juste histoire de pleurer misère je prends un crédit pour payer ces charges mais j'ai encore de la ressource. Puis je modifie mon statut en faisant ajouter une activité complémentaire. En cinquième année je déclare une légère baisse du CA et des bénéfices (ben oui, normalement le coût du crédit pour payer mes charges réduit mon bénéfice !). Et le surplus alors ? Voyages, grosses voitures, résidence secondaire ? Non, rien de tout ça ! Juste l'héritage providentiel de la grand tante qui vient de décéder et qui avait gardé ses économies sous le matelas ! Mais ça c'est un secret qui assure mes vieux jours et les études de mes enfants.
 
D'une putain de journée commencée 5 ans auparavant me réduisant à la misère, j'ai rebondi entre découragement et enthousiasme, périodes difficiles et vaches grasses.
 
Cette petite fiction est juste là pour redonner espoir à tous ceux qui pensent que la perte d'un travail est une catastrophe. Regardez ce que vous avez, regardez quelles sont les aptitudes que vous pourrez mettre en oeuvre, il existe toujours un moyen de rebondir.
 
Bon courage à tous

Par Philippe Huguet - reproduction autorisée à condition de citer l'auteur (Philippe Huguet).


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