Europe : Vers une flambée des prix des matières énergétiques ?


La récente mise en garde des dirigeants européens par Vladimir Poutine sur un possible arrêt d'approvisionnement en gaz continue de faire couler de l'encre, et malgré le silence médiatique habituel, les têtes pensantes en Europe commencent à sérieusement s'inquiéter des répercussions que cela pourrait avoir au vu de la situation explosive Ukrainienne qui ne s'apaise toujours pas.
 
Vous pensez peut être (à tort) que vous ne serez que peu affecté par de telles mesures, et qu'en telles circonstances, l'Europe aurait un « plan de secours » en vue de pallier à cette pénurie gazière qu'imposerait le géant Gazprom ? Il n'en est rien comme vous allez le voir à la lecture de cet article de Ria novosti...
 
vivre sans gaz russe
 
Bien que les représentants de l'UE évitent d'évoquer la situation qui pourrait surgir en Europe en cas de coupure prolongée de gaz russe, les experts de l'agence Fitch n'excluent pas que Bruxelles puisse interdire les exportations gazières russes suite à la dégradation des relations avec Moscou, et étudient les conséquences possibles de cette démarche.
 
L'agence de notation internationale Fitch Ratings a publié mercredi un rapport intitulé « Vivre sans gaz russe », voici ce que l'on peut y lire :
 
« La Russie fournit 27% du gaz consommé par l'Europe et, vu le prix très élevé d'une interdiction [des importations gazières russes] pour les deux parties, nous estimons qu'une telle perspective n'est possible qu'en cas de dégradation substantielle de la crise ukrainienne. Des interruptions momentanées touchant uniquement le transit gazier via l'Ukraine constituent un scénario plus probable, scénario auquel l'Europe est mieux préparée grâce à ses stocks importants et au nouveau gazoduc récemment mis en service entre la Russie et l'Allemagne »

193297433.jpgUne réduction de l'offre de gaz sur le marché européen entraînerait une hausse des prix d'autres matières énergétiques, dont le pétrole et la houille. Les prix de l'électricité augmenteraient également.  Si la situation se prolongeait, la métallurgie et l'industrie chimique seraient confrontées à des problèmes très graves. Les entreprises de ces secteurs fermeraient ou réduiraient considérablement leur activité suite à la concurrence de la part des régions disposant de matières énergétiques moins onéreuses, telles que les Etats-Unis ou les pays du Proche-Orient.
 
L'hebdomadaire allemand Der Spiegel rapporte, citant l'association indépendante Gas Storage Europe, que les capacités de stockage européennes sont actuellement remplies en moyenne à 46%, ce qui suffirait à subvenir aux besoins en gaz pendant deux mois tout au plus. Dans des pays comme la Grèce, la Bulgarie, la Slovaquie et la Hongrie, les stocks de gaz sont pratiquement épuisés, si bien qu'en cas de suspension des livraisons russes, ces pays subiraient une pénurie de gaz en quelques jours. L'aide apportée par d'autres Etats serait très limitée, la capacité des gazoducs européens n'étant pas insuffisante à cet effet. Source RIA Novosti
 
Ah zut, c'est ballot ! On fait comment alors ?
 
Heureusement, il y a nos « amis » américains qui semblent avoir prévu cela (sacré coïncidence, non ?), et vont nous sortir de cette impasse grâce à leur gaz de schiste, à condition bien sûr que nous signions rapidement leur super traité transatlantique. A nous le bon gaz pas cher, tant pis pour la pollution et les séismes livrés avec...
 
Sauf que, la aussi, on ne vous dit pas tout, oh non ! Il se trouve que la récente « indépendance énergétique » états-unienne n'est qu'une vaste blague, ou bulle plus précisément, et comme chaque bulle, elle est irrémédiablement amenée à... Exploser ! Pourquoi ? simplement parce que cette méthode d'extraction donne le meilleur de son rendement très rapidement, et décline de la même manière, il faut donc sans cesse creuser de nouveaux puits, moyennant des investissement conséquents, qui à terme sont un gouffre et ne se révèlent pas rentables.
 
Voilà, c'est un peu plus clair dans vos esprits, vous commencez à comprendre qu'en acceptant ce traité opaque, et dans lequel les citoyens n'ont mot à dire, notre pays va rapidement ressembler à un énorme bloc de gruyère, moyennant des installations coûteuses, qui au final ne seront pas rentabilisées, provoqueront une pollution gigantesque parfois accompagnée de secousses sismiques, et seront responsables de nombreuses expulsions liées à de nouveaux plans d'urbanisme, un peu à l'image de l'aéroport de Notre Dame Des Landes.
 
L'article ci-dessous de Mondialisation.ca l'explique plus en détails :
 
La Maison Blanche ment à l'Union Européenne sur la fourniture de gaz étasunien
 
La Maison Blanche et le Département d'Etat mentent éhontément aux gouvernements européens sur la capacité des Etats-Unis à leur fournir autant de gaz qu'il leur en faut pour remplacer le gaz russe. Les récentes déclarations du président étasunien Obama et du secrétaire d'état John Kerry sont si évidemment fausses qu'elles trahissent le profond désespoir de Washington devant la situation de l'Ukraine versus Moscou. Ou alors il faut croire que Washington a tellement perdu le contact avec la réalité qu'il ne sait plus ce qu'il dit. Dans les deux cas, cela en fait un partenaire diplomatique peu fiable pour l'Union Européenne.
 
Après sa récente réunion avec les leaders européens, Obama a fait une déclaration incroyable. Il a dit que le Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP) négocié en secret derrière des portes closes par les plus importantes multinationales faciliterait la fourniture de gaz étasunien à l'Europe et permettrait à cette dernière de réduire sa dépendance envers le gaz russe :
 
« Une fois qu'on aura mis en place un accord commercial, il sera beaucoup plus facile d'exporter des licences pour des projets de gaz naturel liquéfié à destination de l'Europe, une évolution bienvenue dans la situation géopolitique actuelle »
, a déclaré Obama. L'opportunisme politique consistant à promouvoir le TTIP en jouant sur les peurs des Européens d'être privé du gaz russe, suite au coup orchestré par les Etats-Unis en Ukraine le 22 février dernier, se heurte au fait que le problème d'acheminer du gaz de schiste en Europe ne se résume pas à faciliter les procédures d'octroi de licences de gaz naturel liquéfié aux Etats-Unis et dans l'Union Européenne.
 
Dans d'autres déclarations portant sur le boom récent de l'extraction non conventionnelle de gaz de schiste aux Etats-Unis, Obama et Kerry ont tous les deux affirmé que les Etats-Unis pouvaient fournir plus qu'il ne fallait de gaz à l'Europe en remplacement du gaz russe, ce qui est un mensonge éhonté au regard des faits. Quand Obama a rencontré les leaders européens à Bruxelles il leur a dit qu'il leur faudrait importer du gaz étasunien pour remplacer le gaz russe. Cela pose un énorme problème.
 
La révolution du gaz de schiste est un échec
 
D'abord, « la révolution du gaz de schiste » aux Etats-Unis a échoué. L'accroissement considérable de la production de gaz par « fracturation hydraulique » (c'est à dire en faisant exploser les formations rocheuses pour libérer le gaz qu'elles contiennent), a été interrompu par les principales compagnies comme Shell et BP par manque de rentabilité. Shell vient juste d'annoncer une importante réduction de son activité de production de gaz de schiste. Shell vend son droit d'exploitation sur environ 300.000 ha de terrain dans les principaux gisements de gaz de schiste du Texas, de Pennsylvanie, du Colorado et du Kansas et annonce qu'il sera peut-être obligé d'en vendre encore plus pour stopper ses pertes dans ce domaine. Le responsable de Shell, Ben van Beurden, a déclaré :
 
« Franchement les profits sont tout à fait insuffisants... les forages n'ont tout simplement pas donné ce que nous espérions. »
David Hughes, un analyste dont la compétence en matière de gaz de schiste est reconnue, a très bien résumé l'illusion du gaz de schiste dans une étude portant sur plusieurs années d'extraction aux Etats-Unis :
 
«  La production de gaz de schiste a explosé jusqu'à constituer presque 40% de la production du gaz naturel des Etats-Unis. Cependant la production plafonne depuis décembre 2011 ; 80% de la production de gaz de schiste vient de 5 zones d'exploitation, la plupart en déclin. L'importance du déclin des puits exige de continuels apports de capitaux - 42 milliards de dollars par an pour forer plus de 7000 nouveaux puits - afin de maintenir la production. En comparaison, le montant en dollars du gaz de schiste produit en 2012 atteignait tout juste 32,5 milliards. »
Donc, soit les conseillers d'Obama lui ont menti sur l'état réel de l'exploitation du gaz de schiste aux Etats-Unis, soit il a menti délibérément. La première hypothèse est la plus vraisemblable. Le second problème avec « l'offre » étasunienne de gaz à l'UE est qu'en fait elle exige la construction aux Etats-Unis comme en Europe, de massives et coûteuses infrastructures comme des terminaux portuaires de gaz naturel liquéfié (GNL) capables d'accueillir des tankers géants de gaz liquéfié qui feront le trafic entre les deux continents.
 
Or, du fait des différentes lois étasuniennes sur l'exportation de l'énergie et la demande intérieure, il n'y a pas de terminaux de liquéfaction du gaz naturel en activité aux Etats-Unis. Le seul qui soit en construction actuellement est le terminal méthanier de Sabine Pass, à Cameron Parish sur la côte louisianaise, détenu à 100 % par Cheniere Energy Partners dont le conseil d'administration est présidé par John Deutch, l'ancien président de la CIA. Le problème du terminal de sabine Pass est que la plus grande partie du gaz a déjà été promise par contrat à la Corée, l'Inde et à d'autres clients asiatiques de GNL, et pas à l'UE.
 
Le troisième problème est que, même si on créait des installations portuaires capables de répondre aux besoins en gaz de l'UE en remplacement du gaz russe, cela provoquerait une augmentation du prix du gaz à l'intérieur des Etats-Unis et mettrait brutalement fin au mini-boom de l'industrie manufacturière engendré par l'abondance de gaz de schiste bon marché. Les consommateurs européens devraient payer le gaz étasunien beaucoup plus cher que le gaz russe qui arrive par les pipes lines du gazoduc Nord Stream ou à travers l'Ukraine. De plus il n'y a pas de tankers géants spécialisés dans le transport du GNL pour fournir le marché européen. Tout cela prendrait des années à mettre en place - des autorisations environnementales au temps nécessaire pour construire tout cela - pour le moins 7 ans, si tout se passe bien.
 
L'UE importe actuellement 30% de son gaz - la source d'énergie qui augmente le plus vite en Europe - de Russie. La compagnie russe, Gazprom, fournit 14% du gaz de France, 27% de celui d'Italie, 36% de celui d'Allemagne et 100% de celui de Finlande et des pays baltes.
 
L'UE n'a pas de solution de rechange réaliste face au gaz russe. L'Allemagne, l'économie la plus importante, a stupidement décidé de supprimer progressivement son énergie nucléaire, et son « énergie alternative » - l'énergie du vent et du soleil - est un désastre économique et politique : le prix de l'électricité explose pour les consommateurs, même si les énergies alternatives ne représentent qu'une toute petite partie du marché global.
 
Bref, l'idée de renoncer au gaz russe et d'importer du gaz étasunien à la place, est une chimère et un non-sens économique, politique et énergétique.
 
Par F. William Engdahl - Article original en anglais - Traduction Dominique Muselet, Le Grand Soir
 
Le point de vue d'un économiste : Interview de Charles Sannat
 
Charles Sannat est diplômé de l'Ecole Supérieure du Commerce Extérieur et du Centre d'Etudes Diplomatiques et Stratégiques. Il a répondu à un interview auprès du quotidien « La voix de la Russie » concernant les menaces de la troisième guerre du gaz (Télécharger le fichier audio).
 
Après plusieurs jours de fortes tensions, la Russie, les États-Unis, l'Union européenne et l'Ukraine ont atteint un accord à Genève pour apaiser la situation ukrainienne. Mais si le conflit politique a trouvé au moins les possibles scénarios de son étiolement, le litige gazier est en pleine effervescence. Début avril, le groupe public gazier russe Gazprom a annoncé que la dette de Kiev pour le gaz se chiffrait à 2 2 milliards de dollars et pourrait augmenter de 5 à 6 milliards d'ici la fin de l'année. De son côté, Kiev refuse non seulement de payer sa dette, mais aussi d'accepter l'augmentation des prix, qui est passée au 1er avril de 268 dollars à 500 dollars approximatifs pour mille mètres cubes.
 
La semaine passée, pendant la « Ligne directe », le président russe Vladimir Poutine a déclaré que Moscou passerait au prépaiement dans un mois si la dette gazière ukrainienne n'était pas réglée. Comme les négociations sur les éventuelles importations du gaz de l'Union européenne via la Slovaquie sont dans l'impasse, la situation est alarmante. Après les antécédents judiciaires de 2006 et 2009, l'Europe a toutes les raisons de se défier de la troisième guerre du gaz entre la Russie et l'Ukraine. Quels sont les risques pour la sécurité énergétique de l'Europe ? Qui sera le perdant si la Russie ferme un jour le robinet du gaz pour l'Ukraine ? Nous avons posé toutes ces questions à Charles Sannat, directeur des Etudes Economiques du site AuCoffre.com.
 
VDLR (La voix de la Russie) : Quels sont, selon vous, les mobiles militaires et énergétiques de la crise ukrainienne ?
 
Charles Sannat : Pour les Etats-Unis, le principe ici avant tout c'est de poursuivre une politique d'isolation de la Russie par l'avancée de l'OTAN en faisant rejoindre à l'OTAN le maximum des pays de l'Est. Détacher l'Ukraine de la Russie signifie évidemment la rapprocher de l'Europe et de l'OTAN et donc poursuivre cette stratégie d'harcèlement de la Russie et de repousser la Russie aux limites de ses frontières. Pour l'aspect énergétique, je crois qu'il y a deux éléments. D'un côté il y a la volonté des Américains de trouver les débouchés pour leur gaz de schiste qui rapporte peu parce que le puits de gaz de schiste a une courbe de production de courte durée et en « cloche ». (Cela veut dire qu'un puits produit énormément au début et au bout de 12 à 18 mois, la production décline très fortement, au bout de 5 ans d'exploitation il ne reste presque plus rien).
 
Une abondance de gaz de schiste sur les marchés aboutit à un effondrement des prix en dessous des prix de production. En réalité, ce n'est pas rentable et comme ce n'est pas rentable il faut trouver des débouchés. Le débouché idéal est évidemment l'Europe.Mais pour que l'Europe puisse acheter, il faut que l'Europe qui a des accords d'approvisionnement avec la Russie, puisse se dégager de ce contrat sans avoir payé les pénalités. Pour cela si la Russie idéalement ne livre plus son gaz, l'UE devrait acheter du gaz liquifié américain.
 
VDLR : Le marché gazier, comment changera-t-il, si la Russie ferme un jour le robinet du gaz pour l'Ukraine? Qui sera le vrai perdant de la situation ?
 
Charles Sannat : Les véritables perdants ne seront pas la Russie et les Etats-Unis. Le véritable perdant est celui qui se trouve entre les deux grandes puissances et je pense, bien entendu, à l'Europe. Aujourd'hui l'approvisionnement du gaz russe représente à peu près 27-28% des approvisionnements de gaz européen. Évidemment la Russie a un rôle très important et aujourd'hui nous ne sommes pas en mesure en Europe de nous passer du gaz russe. Plus pour des raisons géographiques tout à fait logiques l'approvisionnement du gaz russe est très facile: ?'est simplement des pipelines qui traversent l'Europe. Faire venir du gaz de schiste en provenance des Etats-Unis nécessite la création d'immense usine de liquéfaction, la mise en place de flotte de bateaux capables de transporter le gaz liquéfié et de le ramener jusqu'à l'Europe.
 
Ce qui est évidemment trop compliqué, très long et très coûteux à mettre en place. Donc en Europe on est en train de remplacer la dépendance à l'égard du gaz russe par une dépendance à l'égard des Etats-Unis et cette dépendance sera totale. Parce qu'il s'agit de la dépendance militaire, économique et en plus de la dépendance énergétique en remplaçant les fournisseurs russes par les fournisseurs potentiels américains. Quant à la Russie, elle sera en mesure de trouver d'autres débouchés pour son gaz de manière assez facile tout simplement au fait d'alimenter la Chine et l'Inde qui sont les pays avec les immenses besoins énergétiques.
 
VDLR : Samedi le commissaire européen à l'énergie Günther Oettinger a déclaré que l'UE souhaite poursuivre les importations de gaz russe en cas d'adoption des sanctions économiques contre la Russie. Est-ce possible, selon vous?
 
Charles Sannat : C'est possible parce que je crois que Vladimir Poutine et la Russie ne commettront pas l'erreur de ne pas respecter leur contrat. Je crois que la Russie joue cette partie avec beaucoup de finesse, d'intelligence et de modération. Avec plus de modération que les Etats-Unis et l'UE ont agi. Ils ont créé la situation déplorable sur la place Maïdan, ils ont favorisé la montée du mouvement extrême droite qui est purement néo-nazi.
 
Aujourd'hui on voit bien que Vladimir Poutine agit avec une certaine modération et les réponses russes sont extrêmement graduées et progressives. Les réponses américaines sont également bien modérées. On est en train d'assister à certaine distinction entre l'Europe et les Etats-Unis et il n'est pas exclu que tout de même l'Europe se détache un peu de la démarche américaine qui est assez forte pour suivre ses propres intérêts. On est en pleine déflation aujourd'hui et il est évident que si nous rajoutons là-dessus les problèmes énergétiques importants cela ne nous arrangera pas. Source La voix de la Russie
 
Conclusion
 
Nous sommes en train de réaliser que notre avenir énergétique - détail dont nous nous soucions peu au quotidien - est implicitement lié au choix de nos alliés, et si certains d'entre-vous ont certaines raisons de ne pas apprécier la perspective d'un rapprochement avec l'ex bloc Urss, vous conviendrez que l'avenir que nous réserve les Etats Unis de par ses choix et actions ne laisse rien transparaitre de positif une fois encore.
 
Par Le veilleur - Article libre de reproduction à condition de laisser le lien original pointant vers ce dernier.



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