Espagne : Le « Robin des banques », seul devant la justice


Pour avoir extorqué 500.000 euros à des banques entre 2006 et 2008 au profit des mouvements sociaux, un militant autogestionnaire espagnol est jugé cette semaine. Il encourt 8 ans de prison.
 
Enric Duran est parti en guerre. Seul, ou presque, contre le système bancaire. En 2006, ce militant catalan autogestionnaire commence à emprunter méthodiquement et massivement à des banques peu regardantes. Pendant un peu plus d'un an et demi, Enric Duran contracte 68 crédits auprès de 39 banques (BBVA, Bankier, Deutsche Bank, Barclays, etc.) pour une valeur de 492.000 euros. Selon son récit, Enric procède assez simplement : il falsifie ses bulletins de salaire, s'invente des entreprises pour justifier ses dépenses, rembourse ses emprunts avec l'argent des autres banques.
 
« J'ai emprunté de l'argent sous prétexte d'acheter une voiture, de réhabiliter mon appartement. J'ai aussi monté des boîtes fictives pour obtenir des prêts plus importants »
, racontera-t-il plus tard à CQFD.
 
Il met un terme à son arnaque et la révèle publiquement le 17 septembre 2008, depuis l'étranger, et sort une publication éphémère, Crisi (Crise) tiré à 200.000 exemplaires, pour expliquer les raisons de son geste. La finance mondiale est alors en pleine implosion : deux jours avant l'annonce d'Enric Duran, la banque américaine Lehman Brothers se déclarait en faillite.
 
« Robin des banques »
 
Le trentenaire revendique un acte politique, destiné à montrer les failles d'un système « irresponsable  ».
 
« Il s'agit d'une action individuelle d'insoumission à la banque que j'ai menée à bien de manière préméditée pour dénoncer le système bancaire »
, écrit-il. Sur les 492.000 euros extorqués, il dit avoir dégagé 360.000 euros, une fois soustraits les frais de remboursement engagés pendant l'année et demie qu'a duré son arnaque. L'intégralité de cette somme est investie dans la Coopérative intégrale catalane, un vaste plan autogestionnaire que Duran a contribué à mettre sur pied en Catalogne. Cela lui vaut le sobriquet de « Robin des banques », dans les rares articles de presse à son égard, et une notoriété dans les milieux autonomes, qu'il visite à l'étranger.
 
L'affaire engendre peu de retombées du fait notamment de la discrétion des banques, plongées en plein discrédit par la crise des subprimes. Le juge qui instruit son dossier finit par archiver 4 plaintes d'organismes bancaires, sans émettre de mandat d'arrêt.
 
Le 17 mars 2009, six mois après son larcin, Duran s'offre un retour tonitruant. À l'université de Barcelone, au cours d'une conférence de presse, il se montre à visage découvert et lance une deuxième publication, Podem ! (Nous pouvons) tirée à 350.000 exemplaires. Il est arrêté sur-le-champ avec un total de 18 plaintes sur le dos.
 
Il est libéré deux mois plus tard, grâce au versement d'une caution de 50.000 euros, réunie par ses proches. Au sein des mouvements autogestionnaires, son acte suscite de l'admiration :
 
« Ils ont amorcé la transition écologique et postcapitaliste. Aujourd'hui la Coopérative intégrale catalane bénéficie à 15.000 personnes, grâce à des mutuelles, des offices HLM, des banques alternatives, un centre de santé et plein de petits « éco-réseaux »  fonctionnant comme des Systèmes d'échanges locaux (Sel) améliorés »
, raconte Sarra, une militante nantaise qui est entrée en contact avec Enric il y a trois ans, après la lecture d'un article de CQFD.
 
« Nous pensons que l'insolvabilité est une force, car la banque est un système qui rend dépendant. Il faut s'en extraire »
, raconte la Nantaise qui milite aujourd'hui pour faire parler de l'action d'Enric.
 
Huit ans de prison
 
Jugé à plusieurs reprises au tribunal administratif depuis 2008, Enric ne s'est présenté qu'une fois, fin 2011. Insolvable et sans propriété, il n'avait rien à perdre et pas grand-chose à craindre. Mais le 23 novembre 2011, le ministère public réclame une peine de huit ans de prison pour falsification et insolvabilité.
 
Enric Duran sera donc jugé au pénal les 12, 13 et 14 février à la cour provinciale de Barcelone. À 36 ans, il espérait faire de ce procès une tribune contre le système bancaire, en présentant 23 témoins pour sa défense, pour la plupart économistes ou militants reconnus. Mais il a été prévenu seulement 3 semaines avant la tenue de l'audience. Pris de cours et « intrigué » par le silence inhabituel de son avocat, il lui révoque sa confiance, jeudi 7 février, et demande la suspension de son procès, pour pouvoir préparer sa défense.
 
Sans avocat ni témoins, il était convoqué seul, mardi 12 février, face aux (seulement) 14 banques, qui - sur les 39 établissements floués - ont finalement déposé plainte.
 
Mercredi 13 février à 10 h 00 :
 
Enric Duran ne s'est finalement pas présenté à son audience. Dans un communiqué, il dénonce un « simulacre de procès », estimant que ses droits fondamentaux ne sont pas respectés en l'absence de témoins et d'avocat pour sa défense.



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