Colombie : Big pharma menace le pays pour une histoire de médicaments génériques


Au cœur de cette affaire, la société pharmaceutique Suisse Novartis qui n'accepte pas que la Colombie puisse fabriquer un médicament contre le cancer sous la forme d'un générique moins cher, alors qu'une grande partie de la population a difficilement accès aux médicaments.

Cette société Novartis n'en est pas à son coup d'essai puisqu'elle avait déjà porté plainte contre l'Inde en août 2006 au sujet de l'un de ses anticancéreux dans un contexte similaire, n'ayant que faire des répercussions pouvant créer « une situation d'Apartheid sanitaire ».

Fort heureusement, la Haute Cour de Justice de Chennai rejeta la demande du laboratoire Novartis à l'issue d'un procès un an plus tard. La plainte est de nouveau rejetée par la justice indienne en avril 2013 suite à une nouvelle plainte de Novartis contre la loi indienne sur les brevets en septembre 2012, gratifiant l'Inde d'une victoire historique dans la bataille pour des médicaments abordables.

Souhaitons qu'il en soit de même pour la Colombie dans ce conflit qui la met face à un groupe pharmaceutique qui a l'audace et la prétention « d’encourager l’utilisation de génériques à bas prix de qualité », ainsi que « soigner les patients, soulager la douleur et améliorer la qualité de vie ».

Le Veilleur

Des fuites montrent comment le Sénat étasunien menace la Colombie pour une histoire de médicaments génériques

Des lettres diplomatiques ayant fuité, envoyées par l’ambassade de Colombie à Washington, décrivent comment un membre du personnel du Comité des finances du Sénat, dirigé par le sénateur Orrin Hatch, un républicain de l’Utah, met en garde contre d’éventuelles répercussions si la Colombie décidait d’approuver la forme générique d’un médicament contre le cancer, évidemment moins chère.

Ce médicament est l’Imatinib. Son fabricant, Novartis, commercialise ce médicament en Colombie sous le nom de Glivec. La liste des médicaments essentiels de l’Organisation mondiale de la santé de l’an dernier, le présente comme un traitement non seulement pour la leucémie myéloïde chronique, mais aussi pour des tumeurs gastro-intestinales. Actuellement, son coût de traitement revient à plus de 15.000$/an, soit environ deux fois le revenu moyen colombien.

Le 26 avril, le ministre colombien de la Santé, Alejandro Gaviria, a annoncé l’intention de franchir la première étape d’un processus en plusieurs parties, qui pourraient éventuellement conduire à la production générique du médicament. Une version générique du médicament qui a récemment commencé à être produit en Inde, devrait coûter 30 % de moins que la version de marque.

Andrés Flórez, le chef adjoint de mission à l’ambassade de Colombie à Washington, a écrit des lettres le 27 avril et le 28 avril à Maria Angela Holguin, du ministère colombien des Affaires étrangères, en précisant les préoccupations qu’il avait sur d’éventuelles représailles du Congrès contre une telle initiative. Les lettres ont été obtenues par l’ONG Knowledge Ecology International, qui travaille sur les questions de brevets de médicaments. Ces lettres ont également été divulguées aux médias colombiens El Espectador et NoticiasUno.

Dans la deuxième lettre, après une réunion avec le conseiller du Comité des finances du Sénat pour le Commerce international, l’avocat Everett Eissenstat, Flórez a écrit que le premier lui avait dit qu’autoriser la version générique reviendrait à « violer les droits de propriété intellectuelle » de Novartis. Eissenstat a également déclaré que si

le ministère de la Santé n’a pas corrigé cette situation, l’industrie pharmaceutique étasunienne et les groupes d’intérêt concernés pourraient devenir très vocaux et interférer avec d’autres intérêts que la Colombie pourrait avoir aux États-Unis

, selon la lettre. En particulier, Flórez s’est inquiété du fait que

cette affaire mettrait en péril l’approbation du financement de la nouvelle initiative Paix en Colombie

L’administration Obama a promis 450 millions de dollars pour la Paix en Colombie, initiative cherchant à réunir les rebelles et le gouvernement pour mettre fin à des décennies de combats qui ont donné lieu à des centaines de milliers de morts et une société civile brisée. Ces fonds seront utilisés pour, entre autres, l’élimination des mines terrestres. Le pays a le deuxième plus grand nombre de décès de mines terrestres dans le monde, derrière l’Afghanistan.

Hatch a des liens étroits avec l’industrie pharmaceutique. Les fabricants de produits pharmaceutiques et de santé sont les deuxièmes plus grands donateurs de ses campagnes. La principale association de cette industrie, la Pharmaceutical Research and Manufacturers of America, a dépensé 750 000 dollars pour le financement d’une association à but non lucratif qui a soutenu la réélection de Hatch en 2012. Le groupe de lobbying a également employé Scott Hatch, l’un des fils du sénateur, en tant que lobbyiste, tout en faisant des dons à l’organisme de charité de la famille, la Utah Families Foundation.

De son coté, Eissenstat a remporté le prix Lighthouse Award lors du dîner annuel de la Washington International Trade Association (WITA). Le conseil d’administration de WITA est composé en grande partie du personnel chargé des relations avec le gouvernement de grandes entreprises qui aident à faire voter des politiques commerciales et de propriété intellectuelle en leur faveur : WalMart, Microsoft et Gap y ont tous des représentants. En remettant le prix à Eissenstat, Bill Lane, membre du conseil d’administration de WITA, a déclaré que le prix est décerné à une « lumière de la communauté commerciale ».

La même année, son patron, Hatch, a reçu le dîner du Congressional Leadership Award. Andrea Carolina Reyes, un pharmacien travaillant avec l’association médicale à but non lucratif Misión Salud, basée en Colombie, a trouvé que la pression subie pour supprimer le médicament générique était nuisible.

Je voudrais […] demander à [Hatch] de prendre conscience que nous parlons de la vie des gens, et cela devrait signifier quelque chose pour lui, a-t-elle déclaré à The Intercept. En Colombie, nous avons vraiment des contraintes de santé. Il y a des gens qui n’ont pas accès à quoi que ce soit. Ils vivent très loin des établissements de santé, et ils n’ont même pas accès aux médicaments les moins chers.

Ni Eissenstat, ni Hatch, n’ont répondu à nos multiples demandes de commentaires. « Nous ne commentons pas la correspondance interne », a déclaré Olga Acosta, attachée de presse à l’ambassade de Colombie.

Par Zaid Jilani pour The Intercept - Traduit par Wayan, relu par nadine pour le Saker Francophone



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