Changement climatique : Comment faire face à l'avenir si on a oublié le passé ?


Le changement climatique et les désastreux effets qu'il va avoir sur la terre et l'humanité est ignoré d'une bonne partie de la société. Je fais une distinction entre la terre et l'humanité parce que beaucoup de gens ne parlent que des problèmes dont pourraient souffrir les humains, sans comprendre vraiment que ce qui endommage la terre nous crée aussi des dommages.

Pendant le Sommet de Rio de 1992, les titres des médias hurlaient :

« Nous n'avons que 20 ans pour sauver la terre ! » 
Un écologiste fit sèchement remarquer,
 
« Non. La terre survivra. Nous avons 20 ans pour sauver l'humanité ».
Mais nous ne pouvions imaginer notre propre extinction. Ces vingt ans sont donc passés et aucune action significative n'a été entreprise. Nous avons compromis notre survie. Vingt années vitales, durant lesquelles nous aurions pu apprendre à changer notre comportement, à contrôler les émissions de carbone et mettre en place un mode de vie meilleur et plus sain. Les gouvernements et les sociétés ont bloqué tout réel changement. Nous ne devons pas nous interposer contre la voie du « progrès », disaient-ils. Et dans l'ensemble le public ne s'est pas engagé.
 
Il y a quelques années des historiens britanniques ont reconnu qu'une partie du problème venait d'un échec de l'éducation et ont commencé à demander aux historiens et à tous les autres universitaires, quelle que soit leur spécialité, d'inclure le changement climatique dans leurs réflexions et leurs enseignements. Une demande similaire a été faite par des universités des USA. Il y a juste douze ans un nouveau concept est entré dans les moeurs, le mot « anthropocène ». Certains géologues disent que nous sommes aujourd'hui dans un nouvel âge géologique - l'anthropocène - en raison du passage de l'homme sur terre. Il y a ceux qui contestent l'argument en tant que concept scientifique. Mais ils ne peuvent sûrement pas nier que le fondement de la vie sur terre, des plus minuscules microbes aux plus grands arbres et mammifères est immensément affecté par les activités humaines et nous avons besoin d'un moyen pour les qualifier.
 
À Chicago en début d'année un séminaire a été consacré au problème, disant que « la plus grande partie des recherches pertinentes sur le changement climatique s'est concentrée sur la manière dont il affectera les conditions matérielles de la vie sur terre ». Cette menace envers la terre, causée par l'activité humaine, affectera pourtant tous les domaines de la vie humaine, pas uniquement le domaine physique. Nos vies émotionnelles, spirituelles et intellectuelles seront dans la tourmente. Il est temps que ceux d'entre nous qui s'inquiètent de ce que les changements à venir pourraient faire pour l'avenir de l'humanité se mettent à engager leurs compagnons sur des choses autres que les catastrophes physiques, les inondations et sécheresses, les migrations massives, les famines et tous les conflits qui pourraient découler d'une lutte pour la survie.
 
Pour une grande partie de notre histoire, l'activité humaine a nui à la terre qui nous porte. Nous sommes si fiers de nos réalisations intellectuelles, l'histoire de la création de nos civilisations, pourtant presque toutes les civilisations ont dépendu de l'usage d'une quelconque forme d'énergie - plus la civilisation est avancée, plus elle devient dépendante d'une énergie. Et les civilisations ont presque toujours comporté une militarisation, des armes et la guerre. Mais - imaginons un futur sans avenir, sans écoles ni universités, sans instruments musicaux ni théâtres, sans art, sans littérature, sans recherche, sans science. Tout cela disparaîtra si l'humanité est accablée par le changement climatique. Qui resterait alors pour pleurer l'absence de Beethoven et de Brahms ?
 
Ce n'est pas un problème que pour les universitaires. Il nous concerne tous et notre compréhension de l'histoire est un bon endroit pour commencer à trouver une réponse. Le problème avec l'histoire est qu'elle n'existe tout simplement pas s'il n'y a personne pour témoigner, enregistrer, se souvenir de ce qui s'est passé et, tout aussi important, savoir pourquoi. Et même avec des enregistrements, s'il n'y a personne pour les lire et les comprendre, personne à qui transmettre la connaissance, aucun enfant qui peut s'asseoir et écouter les anciens raconter la tradition de leur tribu, alors l'histoire reste lettre morte. Le changement climatique peut emporter notre avenir et sans avenir il n'y a pas de passé.
 
Mais il existe plus d'une sorte d'histoire. Il y a celle enseignée à l'école, de longues processions de rois et de papes et de présidents, des dates de batailles gagnées et perdues - parade habituelle des hommes de pouvoir. Il y a peu d'archives sur ceux qui sont à la source et quand c'est le cas, c'est normalement enregistré par une élite, ceux qui sont lettrés et instruits. Et ils n'attachent que rarement d'importance à ceux que Bulwer-Lytton a stigmatisé de « prolétaires »; ceux qui cultivent la nourriture, font la tonte des moutons, filent la laine, fabriquent les vêtements, construisent les maisons et font tout le nécessaire pour garder en fonction le monde des hommes.
 
On ne reconnaît jamais combien l'état doit à ces gens anonymes, on n?admet pas que sans eux ceux des palais et des grandes demeures seraient morts de faim et vivraient nus. La tentation est toujours d'écrire une histoire basée sur le pouvoir et l'argent, à l'aide des archives des puissants. Voilà ce que nous avons retenu de l'histoire et comment nous l'enseignons aux enfants.
 
Il n'existe que peu d'écrits sur la vie de l'homme et de la femme ordinaires, des pauvres et des faibles. Dans presque toute l'histoire la majorité d'entre eux était illettrée et ce qu'ils avaient à dire n'aurait pas été considéré comme important ou intéressant à préserver. Les paroisses enregistrent les naissances, les mariages et les décès, mais rien de la vie vécue entre ces événements. Il y a des livres qui donnent une image plus complète d'une communauté - Montaillou de Emmanuel Le Roy Ladurie en est un bon exemple. Mais il est basé sur les notes d'étrangers et c'est l'étude d'une communauté en crise, et non les archives d'une activité routinière de tous les jours qui a gardé les nations en vie.
 
Avec l'arrivée des féministes dans les années 60 et 70, à la place de l'HIStoire (HIStory en anglais, « His » indiquant le masculin), nous avons besoin de HERstory (« Her » désignant le féminin, jeu de mots intraduisible en français) L'histoire parle de gagnants et de perdants. HERstory parle de continuité. L'HIStoire parle d'événements exceptionnels et de gens qui ont fait des choses extraordinaires, parfois glorieuses mais souvent inconsidérées, égoïstes ou horriblement cruelles. HERstory parle de la vie quotidienne où souvent l'événement le plus extraordinaire est de survivre jusqu'au jour suivant. C'est l'histoire des petites gens, des femmes et des hommes, des gens qui ont rassemblé à maintes reprises les morceaux de vies brisées et ont continué. Nous ne serions pas ici sans eux, mais nous pourrions bien ne pas être là dans l'avenir à cause des dirigeants de l'HIStoire.
 
Oubliez les grands noms et les batailles, les bâtisseurs d'empire et le marchandage. Étudiez à la place la remarquable habileté à survivre qu'ont démontré des millions d'anonymes pendant des siècles, leur capacité aussi à vivre en relative harmonie avec les communautés voisines. C'est la vraie histoire de la société. Les petites gens ont besoin d'être reconnus, de savoir qui ils furent et sont et la part vitale qu'ils ont joué, méconnus, pendant des siècles. Plus que tout, ils ont besoin de savoir et de comprendre combien ils sont importants aujourd'hui pour la survie du monde humain.
 
Enfuie l'époque où les enfants s'asseyaient près du feu pour écouter leurs grand-parents raconter leur lointain passé, les contes qui ont fabriqué les racines de qui ils étaient, qui était leur famille, leur communauté. Et qui dans ce temps-là enregistrait les naissances, mariages et décès dans la bible familiale ? Depuis l'époque où la famille et la tradition tribale nous informaient de notre place dans le monde, nous sommes passés à une époque où notre histoire locale n'est qu'un simple passe-temps pour quelques rares intéressés.
 
La vie moderne a fait que les familles et les communautés se sont brisées, se sont séparées et ont été dispersées au loin. Cela fait partie de la vie moderne de devoir partir de l'endroit où nous sommes nés, de perdre le contact avec le réseau social qui nous a élevé, de perdre le vécu de notre sol natal. Mais pour beaucoup de gens, ceux qui le peuvent, ce n'est que la possibilité de revoir notre enfance qui peut nous aider à voir combien sont grands les changements qui se produisent aujourd'hui, pour notre vie, pour le climat et pour la terre.
 
Sans souvenir ancestral, notre mémoire est devenue purement personnelle. Et nous avons perdu la merveilleuse capacité à utiliser les souvenirs de la manière dont le faisaient nos ancêtres. Pouvez-vous vous rappeler avec précision à quoi ressemblait la rue que vous habitiez il y a seulement 3 ans, avant que telle maison ne se construise, que ces arbres soient taillés ou la route élargie ? Les choses changent si rapidement aujourd'hui et chaque changement efface une partie de nos souvenirs. Nous finissons par ne nous souvenir que du présent. Comment pouvons-nous prendre au sérieux le changement climatique quand le temps est toujours ce qu'il a été - n'est-ce pas ?
 
Il se passe tellement de changements dans le climat qui se font petit à petit, année après année. Un clignement de paupière et nous pouvons les rater. À moins de vivre assez longtemps au même endroit (en voulant prêter attention à l'environnement) nous ne voyons tout simplement pas ces changements. Le fossé de notre connaissance s'élargit encore si nous ne pouvons relier nos mémoires familiales à ce que nous vivons.
 
Dans le livre de George Monbiot « Sauvage », qui étudie comment nous pouvons « resauvagiser » des régions de la terre, l'auteur dit que pour beaucoup de gens ce concept ne signifie pas autoriser la terre à gérer les choses à sa manière, mais à faire revenir la terre « comme elle était ». Et ce qu'ils veulent dire par là est de la faire revenir au stade où elle était selon le souvenir de leur jeunesse - ce qui peut n'être que 25 ans plus tôt, quand l'environnement était aussi mal traité par l'homme qu'il l'est aujourd'hui.
 
Un fermier gallois parlait à Monbiot des dommages que la Commission Forestière a fait aux communautés durant les décennies du milieu du 20ème siècle, l'éparpillement des populations et l'enfouissement des fermes, des maisons et des granges sous des plantations d'épinettes et ses peurs que resauvagiser ferait la même chose, disait-il,
 

« Rendre à l'état sauvage fait perdre votre histoire verbale, le sens de soi et le sens de l'endroit. C'est comme brûler un livre. On n'écrit pas de livres sur des gens comme nous. En éradiquant la preuve de notre présence sur la terre...vous effacez l'histoire. Nous n'avons rien d'autre. »


Nous avons perdu le souvenir de notre passé plus lointain que conservait nos grand-parents ; les mémoires ancestrales de nos communautés qui nous reliaient à la terre ; les liens avec nos ancêtres qui nous racontaient les histoires de ce qu'étaient les inondations de la rivière locale, ou avec quelle régularité arrivaient les belles récoltes. Ils auraient pu nous dire exactement comment ils ont survécu à une longue sécheresse, ou comment ils géraient les parasites à une époque où il n'y avait aucun vaporisateur chimique. Il ne nous reste rien pour comparer avec les choses d'aujourd'hui. Nous avons perdu les leçons que nous aurions dû apprendre et nous ne reconnaîtrons cette perte que lorsque les choses iront si mal qu'elles feront des dégâts dans notre vie.
 
Dans « Sol et âme », Alastair McIntosh montre combien il est important pour notre bien-être tant physique que spirituel de conserver le sentiment d'être enraciné dans la terre de nos ancêtres. Les effets du changement climatique importeront toujours plus à ceux qui ont des racines qu'à ceux qui n'en ont pas. Pour ces derniers, le changement climatique mettra en question la découverte d'un refuge, un endroit pour pouvoir survivre. Mais pour ceux qui ont des racines cela signifiera la destruction de quelque chose qu'ils aiment, leur maison, l'endroit leur disant qui ils sont.
 
Pour le dire autrement, ceux ayant le sens de leurs racines ont plus de raisons de vouloir arrêter le processus du changement climatique ; ceux qui ont un passé ont plus de raison de prévoir l'avenir. L'histoire juste ne nous apprend pas seulement ce qui s'est passé ; elle nous enseigne comment nous souvenir de ce qui est arrivé, et comment faire usage de la leçon qu'elle contient. Sauver et restaurer l'histoire qui fait partie de nos racines ne peut que nous encourager à entrer dans l'action.
 
Traduction par le Bistrot Bar Blog



Commentaires 2

avatar de PH7
  • Par PH7 0 0
  • Oui, le petit peuple se souvient de ces changements climatiques qui ont de tout temps perturbé notre globe. Mais il ne faut pas oublier qu'au nom du pouvoir et de la religion, ce petit peuple à trop souvent été écrasé, brimé, réduit à l'esclavage, voire décimé au nom de quelque puissant ou d'un dieu quelconque surtout lorsqu'un dérèglement climatique vient anéantir les récoltes ou décimer les troupeaux. Pour être sûr que ce petit peuple ne se souvienne pas, il fut d'abord réduit au silence puis à l'ignorance et enfin reconditionné par une autre espèce de culture lui faisant oublier ses racines et les sagesses de leurs pères et mères !. Qui se souvient véritablement des dictons aujourd'hui ? Qui applique encore les techniques de nos grand-pères de nos jours ? Trop peu de monde hélas, car ces techniques oubliées ont été remplacées par de nouvelles répondant à des normes peu soucieuses de l'homme et de son environnement. Qui se souvient comment les Romains faisaient pour transformer des zones arides en de luxuriants champs et des marécages insalubres en de vastes zones cultivées ? Comment expliquer que le mode de construction en terre ait été abandonné au profit du parpaing et des tôles, rendant l'habitat insalubre et inadapté à l'homme si ce n'est par une dévalorisation de certains travaux au profit d'autres plus rentables ou plus valorisants et un désintérêt de l'homme pour son environnement. C'est en quelque sorte le drame de toute civilisation et ce depuis la plus haute antiquité en supprimant certains postes d'intérêt généraux car estimés coûter trop cher à la collectivité sans tenir compte de leur impact sur le long terme ruines de villes le long du delta du Nil notamment qui ont abandonné l'entretien des canaux permettant au fleuve de couler aux abords de leur citée. Aujourd'hui, qui souhaite encore obtenir un CAP de plombier ou de maçon alors que tout est fait pour valoriser les hautes études de commerce ou d'informatique. cherchez le nombre de postes réels ne nécessitant qu'un CAP/BEP sur le site de pôle-emploi !!! Qui peut aujourd'hui prétendre à reprendre une exploitation agricole s'il n'a pas au moins un BTS agricole ? Et qu'apprend on dans ces études : le climat, l'informatique, la bourse, l'usage des engrais, pesticides, le rendement, etc ... Plus rarement le respect de l'homme sur son environnement, l'importance des haies et talus, l'utilité des mares dans les champs, le rapport homme-animal respectueux.
    Rassurez-vous, toutes les anciennes techniques ne sont pas mortes, la mémoire n'est pas totalement effacée et certaines personnes pensent encore au redéveloppement de l'homme dans son environnement sans faire appel au Dieu Pognon, utilisant juste les ressources naturelles d'un lieu afin de remodeler la nature pour un usage humain dans le respect du cycle naturel et construisant de véritables habitations et non pas des cages à lapins ni des aquariums nécessitant d'avantages de ressources qu'il n'est possible de se procurer localement pour se rafraîchir ou se chauffer. L'homme se souvient pour son devenir et qu'il glace ou que les températures deviennent extrêmes, les techniques sont préservées et seront réapprises par les générations futures.

avatar de Le-veilleur
  • Par Le-veilleur (Admin) 0 0
  • Je suis tout à fait d'accord avec toi Philippe, et paradoxalement, ce seront les hommes et femmes qui se souviennent de ces pratiques ancestrales qui sauront le mieux s'adapter aux nouvelles conditions de vie qui nous attendent, car une chose est sûre : le monde tel qu'on le connait possède une date de péremption qui s'approche à grands pas, et est amené à changer qu'on le veuille ou non !

Ajouter un commentaire


Autres articles dans la catégorie « Etat de la planète Climat »